Le feu et l’eau.

Jour 53, mercredi 20 mai

Rumeni Feleni-Istanbul, 48 Km.

Ni coq ni soleil pour me réveiller ce matin, c’est le muezzin qui s’en charge à 5h15. La mosquée est pourtant loin, mais elle doit posséder une sono puissante pour qu’on entende l’appel à la prière jusqu’ici. Un appel auquel je ne réponds pas tout de suite en m’offrant une bonne heure de sommeil en plus. 

Comme la météo annonce de la pluie, je me hâte de replier la tente tant qu’elle est sèche. Et je m’applique à bien la plier car elle ne servira sans doute plus. En effet, le projet du jour est de descendre le long du Bosphore jusqu’à la proche banlieue d’Istanbul, sans doute à Besiktas, un nom qui parle aux amateurs de football. Là, je ne pense pas trouver de camping, ce sera donc une nuit à l’hôtel, avant l’arrivée finale demain.

C’est donc mon dernier petit déjeuner que je prépare dans la petite cuisine du camping. Et ce bon moment que j’attends chaque matin avec gourmandise est à deux doigts de tourner à la catastrophe. Après avoir chauffé de l’eau pour faire mon café, je m’assieds dehors sur un banc pour savourer les gâteaux achetés hier. Et soudain, je vois le plan de travail de la cuisine qui s’embrase, comme si une mare d’essence prenait feu autour du réchaud. Je me précipite, je verse trois casseroles d’eau en pensant à l’énorme bouteille de gaz qui est sous le plan de travail. Heureusement, cela suffit à éteindre ce début d’incendie qui n’aurait fait qu’une bouchée du petit bâtiment en bois. Il doit y avoir une fuite sous le réchaud, avant le détendeur, si bien que le gaz sort sous forme liquide. Belle frayeur. Avant de partir, je le signale au gardien.

Celui-ci me fait jouer la comédie avant de me laisser filer; il me colle devant le panneau d’entrée du camping et me demande de dire tout le bien que je pense de l’établissement puis de me mettre en selle et de faire coucou à la caméra en partant. Je devrais me faire payer.

Première étape, le village de Garipse, au pied du pont aperçu hier. C’est un petit port coincé entre deux rochers, un décor qui pourrait être vraiment beau s’il était propre et entretenu, ce qui n’est hélas pas le cas. Je laisse Colibri et je descends au port à pied car la remontée me semble impossible. Je grimpe ensuite sur un promontoire pour voir le pont; hélas le temps est gris et la visibilité n’est pas la même qu’hier. Je suis tout de même fasciné de voir les énormes pétroliers s’engager dans ce détroit de 32 Km de long, dont la largeur varie de 3.000 à seulement 700 mètres à certains endroits. De ce fait, et en raison de quelques virages serrés, la circulation se fait de jour uniquement et à sens unique, alternativement dans un sens et dans l’autre. C’est un goulet d’étranglement qui oblige certains navires à attendre des jours, voire des semaines avant d’être autorisés à passer. Je ne peux pas m’empêcher de penser que, parmi ces pétroliers, il y en peut-être qui appartiennent à la flotte fantôme russe.

A peine remis en selle, un orage éclate, accompagné des grosses gouttes d’une pluie serrée. Je fais plusieurs arrêts sous des arbres ou un abribus quand ça tombe vraiment trop fort, mais ça n’en finit pas et je préfère avancer plutôt que de frigorifier sur place. Si la veste en Gortex tient le choc, les sur-chaussures sont débordées et l’eau qui ruisselle le long de mes jambes termine sa course dans mes baskets.

A Sariye, je fais halte dans une station Shell pour boire un café et changer de t.shirt. En revanche, je n’ai pas de plan B pour les chaussures qui font floc-floc quand je me dirige vers les toilettes.

A partir de là, la route suit strictement la rive européenne du Bosphore qui est parfaitement plate. Je n’ai donc plus de soucis de dénivelé, mais côté précipitations, je ne suis pas au bout de mes peines. A l’entrée de Besiktas, la pluie reprend et m’oblige à m’abriter, d’abord sous un arbre, puis sous le porche d’entrée d’une mosquée où je retrouve deux cyclo-voyageurs turcs, Fatih et Mustafa. Ce dernier, qui travaille chez Renault, parle bien français et vient parfois à l’usine du Mans. Tous deux vivent sur la rive orientale et rentrent d’un périple qui les a menés à Edirne et à l’académie du vélo entre autres. Ils voulaient aussi aller à Rumeli Feneri, mais n’ont jamais trouvé la route pour s’y rendre. Je leur montre celle que j’ai empruntée, ils sont bluffés. Vers 14 h, ils partent prendre leur ferry, moi je reste à l’abri car la pluie ne faiblit pas. En tout, je vais attendre près de deux heures une amélioration.

Cela me laisse le temps de grignoter un peu et de vider mes dernières provisions, dont la boîte de thon offerte par Anna en Slovénie. Ce faisant, je casse ma cuillère/fourchette en plastique que j’ai utilisée tous les jours. Serait-ce un signe ?

Car la situation me fait réfléchir à la suite des événements. Je suis trempé et transis de froid; une nuit ici ne m’apportera rien, sinon de repartir mouillé demain matin pour une mini-étape. Autant en finir et aller me poser définitivement à l’hôtel que nous avons réservé pour notre séjour. Deux coups de fil et l’affaire est réglée, je vais conclure mon périple dès ce soir.

Autour de moi c’est l’effervescence car une finale de coupe d’Europe de foot se déroule ici ce soir, les Allemands de Fribourg sont opposés aux Anglais d’Aston Villa. Dans la rue, les Fribourgeois dominent le match; beaucoup plus nombreux, ils sont aussi très bruyants. Mais certains ont visiblement omis de consulter la météo avant de faire leur valise car ils sont en t.shirt sous la pluie.

Ce match à un gros avantage pour moi, il entraîne la fermeture à la circulation de l’immense boulevard qui relie Besiktas à Istanbul. Seuls les taxis et les cyclistes sont autorisés ; c’est donc sur une route dégagée, parfois précédé par une voiture de police que j’entre dans Istanbul, l’objectif final de ce long périple. Je traverse le pont de Galata pour accéder au quartier historique. Petit coup d’œil à sainte Sophie en travaux, puis à la mosquée Bleue où je m’arrête pour immortaliser ce moment. Étonnamment, je ne verse pas ma petite larme, comme devant l’Ermitage en 2016. J’ai dû m’endurcir en dix ans…

A l’hôtel, je trouve tout le confort qui m’a  manqué pendant 54 jours, et aussi une équipe déjà mobilisée autour de la recherche d’une solution d’emballage et de transport pour Colibri. Une douche chaude, très chaude, et je ressors pour profiter d’une météo plus clémente en fin d’après-midi. Le moment d’émotion sera celui de la lecture du courrier écrit par mes filles et mes petits-enfants, que j’ai transporté depuis Sablé en respectant la consigne figurant sur l’enveloppe : « À n’ouvrir qu’à Istanbul ». Je les aime.

Rendez-vous demain pour un petit tour de ville, avec un site essentiel, la gare de Sirkeci, celle qui accueillait l’Orient Express. Ainsi la boucle sera bouclée.

Vu de loin, Garipse à du charme.
Hélas…
La traversée du Bosphore est dangereuse.
Recherche d’un maigre abri sous les arbres.
Un café bien venu.
Le Bosphore est très poissonneux.
Le cimetière est bien arrosé.
Tenue légère pour certains supporters.
Fatih et Mustafa rentrent chez eux.
Un boulevard pour moi tout seul.
Point final devant la mosquée Bleue.

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12 réflexions sur “Le feu et l’eau.

  1. Encore Super Bravo pour cette aventure, ce récit captivant (j’ai raté quelques épisodes mais je vais rattraper ça bien vite !) et l’envie de voyage que ca procure ! A très vite et bonne récup :)

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  2. Bravo Pascal pour ce parcours à priori touristique, mais qui a souvent pris des allures sportives, limites aventureuses et toujours riche de belles rencontres. Merci beaucoup de nous avoir fait voyager avec toi chaque jour.
    A très bientôt

    Les Petit B&B

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  3. Bravo Pascal et merci pour tes articles journaliers toujours passionnants.
    Bon séjour et bon retour en attendant la présentation à sablé.

    Michel R

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  4. Bravo, cousin 👏… Encore une sacrément belle aventure avec colibri… Quel périple ! Plus qu’à boucler la boucle à la mythique gare de l’Orient express et à profiter de la Turquie avec juste quelques pédalages à la boulangerie, histoire de 😅… Hâte de te lire ce soir 😄… Bisous, bisous…

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  5. félicitations à vous pour votre courage et votre ténacité ainsi que pour pour vos récits journaliers qui nous ont permis de voyager un peu avec vous

    Alain Huet

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  6. Bravo Pascal et Colibri ! encore un défi réalisé et un très beau carnet de voyage dont la lecture journalière nous a ravi, comme d’hab. Bonne fin de séjour. Isabelle F.

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  7. Félicitations pour cette belle épopée !! Merci pour avoir tenu ce blog qui m’a permis de voyager et de rire souvent chaque soir avant de m’endormir.
    Profitez bien de votre séjour.
    Béné Le Mouël

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