Jour 52, mardi 19 mai
Agaçli – Rumeli Feneri, 77 Km.
Synchrone avec le soleil, j’ouvre la tente pour le voir se lever sur la mer qui, de ce fait, n’est plus noire du tout. L’envie de café me pousse à ramasser du petit bois avec lequel je parviens à allumer un feu suffisant pour chauffer une casserole d’eau. Ah, qu’il est bon celui-là !
Vers 8h je passe à la seule et unique poubelle du parking pour déposer mes déchets minuscules comparés à tout ce qui traîne partout autour de moi. Dans le ville d’Agaçli, je fais le plein de mes bidons à la mosquée. En effet, si les cimetières ne constituent plus une ressource ici, les mosquées les remplacent avantageusement, d’abord parce qu’il y a toujours de l’eau pour les ablutions rituelles, ensuite parce qu’on les voit de loin grâce à leur minaret. Et les fidèles ne s’offusquent nullement de me voir remplir les bidons là où commence leur rituel religieux. Ce matin, je prends soin de refermer le portail d’entrée derrière moi car plusieurs poules s’ébattent autour de la mosquée.
Mon objectif du jour est de rejoindre l’entrée nord du Bosphore en passant par la ville où je voulais faire étape cette nuit, Kumköy. Reposé, j’ai sans doute les idées plus claires qu’hier soir et je trouve facilement un itinéraire qui m’y amène. Je dois d’abord rebrousser chemin sur une dizaine de kilomètres, puis reprendre la 2×2 voies vers Istanbul, avant de la quitter pour filer à nouveau plein nord vers la mer Noire. En effet, aucune route ne longe la côte, ce qui oblige à rentrer dans les terres pour remonter ensuite vers le rivage. Une configuration qui ressemble à celle du Finistère nord.
La première épreuve est de me confronter de nouveau au ballet des camions-bennes qui entrent et sortent de la carrière dans un nuage de poussière blanchâtre qui annihile instantanément toute trace de ma toilette. Ensuite, je retrouve donc l’enfer du trafic vers Istanbul dont je suis heureux de sortir à la hauteur de Göktürk, ville que je traverse longuementC’est un phénomène que j’ai remarqué à plusieurs reprises, les villes sont plus grandes que ce qu’elles semblent être sur la carte. Cela me surprend car c’était l’inverse en Asie centrale; ce qui sur la carte semblait une ville intéressante n’était en réalité qu’une pauvre bourgade dénuée de tout service. A Göktürk, je suis frappé par le nombre de drapeaux nationaux accrochés sur les façades, aussi bien des bâtiments publics que des immeubles d’habitation. Souvent, ils sont aussi associés à l’effigie du président Erdogan, le regard porté haut vers le lointain, tel un visionnaire.
Au passage devant une école, une animation musicale très rock n’roll attire mon attention. C’est visiblement l’équivalent de nos kermesses annuelles; des centaines de parents assistent aux danses successives de leurs rejetons déguisés et maquillés au son de tubes américains crachés par une sono totalement saturée. Là aussi, le drapeau turc est partout et le président bien en vue. Comme je ne suis pas l’invité d’honneur (cf le voyage au Kirghizstan), je m’éclipse avant la fin du spectacle.
Côté routes, c’est là que les choses se corsent. Sur le plan, la route serpente gentiment dans la forêt. Mais, comme son nom l’indique, le plan est plat ; la route, elle, ne l’est pas, mais pas du tout. Et quand j’aperçois la mer, je crois avoir fait le plus dur. Que nenni, les quelque dix kilomètres de route côtière sont une succession de montées et descentes avec des pourcentages vertigineux. Il est près de midi, j’ai faim mais je veux arriver à Kumköy avant de m’arrêter. De toute façon, les endroits d’arrêts possibles sont soit moches soit privatisés, donc je force sur les pédales sous un chaud soleil qui me donne envie d’un bon bain.
Même une fois entré dans Kumköy les montagnes russes continuent. J’ai quand même le temps de voir les superbes villas sévèrement clôturées, hérissées de barbelés et, pour certaines, gardées par des vigiles postés dans des miradors. A croire que cette ville attire des gens fortunés. Il est vrai que c’est plutôt mignon et la plage est très belle, presque propre de surcroît. Au large, une enfilade de cargos attendent le feu vert pour s’engager dans le détroit vers la Méditerranée.
Je déjeune sur un banc puis je me jette à l’eau avec grand plaisir. Tandis que je sèche, un monsieur m’adresse la parole pour savoir d’où je suis. Il est de repos aujourd’hui et profite de cette belle journée pour emmener son fils à la plage. Comme d’autres personnes avant lui, il se plaint de l’inflation dont il attribue la cause à l’afflux d’étrangers depuis les guerres en Syrie et en Ukraine.
Après cet intermède balnéaire, je reprends la route vers l’entrée du Bosphore. Comme ce matin, je dois descendre vers le sud puis remonter vers le nord pour rejoindre Rumeli Fereni où un camping est annoncé. Environ à mi-chemin, j’ai une vue magnifique sur le Bosphore, dont l’eau est d’un bleu éclatant. Et j’aperçois le pont Yavuz Sultan Selim, le plus récent des trois ponts qui engendrent le détroit du Bosphore. Construit en 2016, il détient plusieurs records mondiaux et a été conçu par deux architectes français dont Michel Virlogeux, Fléchois d’origine.
J’arrive à Rumeli Feleni vers 16h et je prends le temps d’admirer la côte , particulièrement belle à cet endroit, avec des petits airs de Bretagne. Les habitants du coin s’agglutinent d’ailleurs sur les plus beaux sites pour pique-niquer en famille ou entre amis. Puis je rejoins le camping où j’ai le plaisir de savourer une douche bien chaude qui me remet d’aplomb après cette journée difficile mais très belle. En soirée, je retourne au village faire des courses. Il est tellement perché que je dois remonter à pied en poussant Colibri, pourtant délesté de ses sacoches.












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