Jour 50, dimanche 17 mai
Çanta – Mer noire, 95 Km.
Ça y est, le cap des 4.000 kilomètres est franchi, signe que l’arrivée est toute proche. Une barrière kilométrique saluée par des coups de tonnerre et des trombes d’eau sur le coup de 5h30 du matin. Cette grosse averse met à mal l’étanchéité de ma tente qui prend l’eau du côté « sous le vent ». J’attends que ça se passe et je mets tout à l’extérieur dès que le soleil pointe le bout de son nez. Bien aidé par le vent, il ne met pas de temps à sécher le matelas. Le petit déjeuner est vite expédié puisqu’il ne m’est pas possible de chauffer mon café. J’essaie froid, mais ce n’est pas concluant sur le plan gustatif.
La sortie du champ/camping est rendue compliquée par les flaques d’eau et la gadoue provoquées par la pluie. Un passage dans une boue collante va mettre Colibri dans un sale état. En s’accumulant sur les pneus et sous les garde-boue, cette bouillasse argileuse bloque les freins et m’empêche complètement d’avancer. Je dois donc enlever tout le chargement et démonter le garde-boue arrière pour enlever le plus gros afin de pouvoir au moins démarrer. Mais un coup de Kärcher sera nécessaire rapidement pour retrouver un Colibri vraiment opérationnel. Agacé par cet épisode, je néglige le coup d’œil de contrôle avant de partir, ce qui me coûtera un petit antivol, je m’en apercevrai plus tard. Décidément, on dirait que c’est ma fête aujourd’hui…
Je prévois d’aller à Çerkezköy qui a une histoire particulière avec l’Orient-Express. Selon mon appli, la ville est distante d’une cinquantaine de kilomètres, mais il existe une route directe qui en fait vingt de moins. Comme on est dimanche, j’opte pour le chemin le plus court, une 2×2 voies avec la belle bande d’arrêt d’urgence expérimentée ces jours deniers. Le plus difficile est de rentrer sur cette route qui n’est accessible que par des entrées de type autoroute. Faute de mieux, je prends une bretelle de sortie et je remonte environ un kilomètre à contresens avant de m’insérer dans le bon sens de circulation.
Assez rapidement, un petit creux à l’estomac m’indique la nécessité de faire un arrêt buffet. Une station service fera l’affaire. J’achète quelques gâteaux que j’accompagne de plusieurs gobelets de thé mis gracieusement à la disposition des clients. Les quatre agents de la station ne sont pas débordés de travail, ce qui nous laisse le temps d’entrer en contact grâce à l’un d’eux qui se débrouille en anglais. Ma demande de coup de Kärcher sur Colibri est acceptée sans hésitation et sans rémunération. « No money » me dit le gars qui est tout fier de décrotter le vélo. Et pour finir, deux d’entre eux acceptent de poser en faisant semblant de faire le plein de Colibri. Un bon moment de rigolade.
Arrivé à Çerkezköy je repère tout de suite la ligne de chemin de fer qui est visiblement toute neuve, mais j’ai du mal à trouver la gare car elle est aussi en pleins travaux et difficile d’accès. J’y retrouve néanmoins un ancien bâtiment en bois qui a peut être vu passer l’Orient Express.
Celui-ci a une histoire bien particulière ici. C’est en effet tout près de Çerkezköy qu’a eu lieu une des incidents les plus marquants de son histoire. Durant l’hiver 1929-1930, le train est resté bloqué par des congères de neige d’une hauteur de 5 mètres. Il faudra cinq jours avant qu’un chasse-neige ne vienne le dégager. On raconte que la nourriture venant à manquer, des passagers seraient allés chasser des loups pour les manger. Il se dit aussi qu’un prince ottoman a racheté des vêtements à des passagères pour couvrir ses nombreuses épouses qui n’avaient pas la garde-robe adaptée aux moins 25 degrés qu’il faisait la nuit. Réalité ou légende ? L’Orient Express a tellement nourri de fantasmes qu’on ne sait plus. Ce qui est sûr, c’est que cet épisode a inspiré Agatha Christie, qui en a fait un élément essentiel de son roman « le crime de l’Orient Express », mais en le déplaçant en Roumanie.
Çerkezköy était théoriquement le point d’arrivée de mon étape, mais il est 13h et rien ne m’incite à rester dans cette ville, même si le marché couvert y est très agréable. L’objectif suivant étant une nuit sur la mer Noire, je prends cette direction avec l’intention de m’en rapprocher au maximum pour y arriver de bonne heure demain.
À la sortie de la ville, une longue montée m’amène sur un plateau où le vent tourbillonnant va jouer tantôt à me pousser tantôt à me freiner. Après une vingtaine de kilomètres je m’arrête dans le village de Çayidere pour acheter de la nourriture. Devant la supérette, un monsieur m’aborde dans un anglais très correct. Mon âge et mon voyage l’étonnent ; « It is impossible » ! me lance-t-il. Je lui laisse les coordonnées de mon blog. Il prend à témoin un autre habitant, qui s’avère être né comme moi en 1953. Photo souvenir obligatoire.
Dans ma tête, l’idée d’aller jusqu’au bout de l’étape du lendemain, trotte évidemment avec insistance. Tant qu’à dormir quelque part, autant que ce soit au bord de la mer. Mais mon projet est contrarié par deux éléments, d’abord la météo, car les orages annoncés se précisent, ensuite la faim qui m’oblige à faire un arrêt à Karakacoy, à environ 10 Km du point d’arrivée dans un café qui ne voit sans doute pas souvent des touristes, et encore moins des cyclo-voyageurs. Le thé à 20 centimes est un régal dont je ne me prive pas à plusieurs reprises, tout en grignotant de quoi terminer cette double étape.
Je dispose ainsi de l’énergie nécessaire pour boucler le parcours sous les éclairs, le grondement du tonnerre et les grosses gouttes qui vont avec. A l’arrivée, je suis content de constater qu’il y a un un café-restaurant doté d’une terrasse couverte où je me réfugie tout de suite pour siroter un thé brûlant.
À ce moment-là, je me demande si c’était vraiment une bonne idée de venir jusqu’ici pour trouver un pareil temps pourri. Mais il ne faut pas plus d’une demi-heure pour que la pluie s’arrête, les nuages disparaissent et que le soleil fasse son apparition, accompagné d’un splendide arc-en-ciel. Malgré cette belle amélioration, je demande au patron du bar si je peux installer ma tente sous une des cabanes qui émaillent la plage. Autorisation accordée en échange d’une contribution financière, mais au moins je suis sûr d’être à l’abri pour la nuit, quelle que soit la météo.
Une fois installé, je pique une tête dans la mer Noire, qui s’avère bien plus fraîche que celle de Marmara hier, mais c’est amusant de se baigner dans deux mers différentes en deux jours. Je vais ensuite manger un truc chaud au restaurant où je fais la connaissance du patron, un ancien champion d’Europe de boxe. Selfie obligatoire. Je regarde enfin le soleil se coucher en me disant que sur la rive opposée, que je ne distingue pas, c’est l’Ukraine…











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