Autoroute, pâtes et chocolat.

Jour 38, mardi 5 mai

Ostrovica-Pirot-Dragoman, 106 Km.

La lumière du jour me réveille un peu avant six heures, mais je trouve que c’est trop tôt pour bouger, alors je reste un peu dans mon duvet. Mais à 6h je suis appelé par Jika qui m’invite au café. Je prends le temps d’une toilette et de ranger toutes mes affaires afin de réduire au maximum le temps de « conversation ». On boit le café dans sa minuscule pièce à vivre, encombrée et bordélique comme le reste de la maison. La télé allumée nourrit quelque peu nos échanges par gestes, mimiques et quelques mots isolés. Le café avalé, il m’aide à sortir Colibri de l’escalier où il m’avait obligé à le ranger, par peur de la « mafia ». Il semble obsédé par la sécurité et ferme systématiquement à clef toutes les portes qu’il franchit. Son chien mordeur tenu à l’écart, je remets les sacoches et prends la route bien avant 7h. C’est bien la première fois que je démarre aussi tôt.

Il fait un froid de gueux dans ces gorges de Sicevo balayées par le vent, et je n’ai rien avalé. Aussi je ne fais ma plus de 3 Km avant de m’arrêter devant un petit monastère pour prendre un vrai petit déjeuner.

La route qui se faufile dans cette gorge n’est pas très large et elle est parsemée de petits tunnels, douze en tout, d’une longueur variable entre 30 et 250 mètres. Le premier me surprend et je n’ai pas le temps de m’équiper, ce qui me vaut un coup de klaxon rageur et prolongé d’un chauffeur routier qui n’a pas tort. Sitôt sorti, j’enfile le gilet jaune et j’allume toutes mes lumières pour aborder les suivants plus sereinement.

Passé Bela Palanka, les camions font tous le choix de filer sur l’autoroute, si bien que le trafic devient très très calme et j’apprécie cette belle route que j’ai presque pour moi tout seul. Du coup, je ne suis pas les recommandations d’OpenRunner qui m’invite à la quitter au profit de routes plus champêtres, mais aussi plus escarpées.

Il est à peine midi quand j’atteins Pirot, la fin théorique de cette étape. C’est la dernière ville serbe digne de ce nom et je dois y changer l’excédent de dinars serbes retirés par erreur. Je préfère faire cela dans une banque qui a pignon sur rue plutôt que dans une petite boutique près de la frontière. Bien qu’aucune des trois guichetières de la banque ne parle anglais, l’opération se passe bien et me revoilà riche en euros.

Pour fêter ça, je m’offre un repas en terrasse, en l’occurrence un « Jaja kardinal », que je ne saurais pas décrire. Assise à une table en face de moi, une jeune fille me fait un petit signe amical. Je me retourne, pensant qu’elle s’adresse à quelqu’un derrière moi mais il n’y a personne. C’est seulement un quart d’heure plus tard, quand je déplace Colibri pour l’avoir sous les yeux, que je vois deux vélos chargés, et que je comprends que la jeune fille est une cyclo voyageuse qui m’avait repéré. Eva et Nikki sont deux étudiantes néerlandaises qui, entre deux semestres d’études, se rendent aussi à Istanbul. Elles sont parties de Maastricht il  y a sept semaines et pensent arriver vers le 24 mai. C’est leur premier voyage à vélo et elles apprécient fortement la sensation de liberté que procure ce type de voyage.

Si elles restent dormir à Pirot, moi je reprends la route dans le but de franchir la frontière bulgare afin de récupérer de l’internet illimité car mon petit forfait pour la Serbie est presque épuisé.

Dans le dernier village serbe, je fais des emplettes pour remplir ma sacoche de nourriture et vider mon porte-monnaie des derniers dinars qui me restent. À la sortie de l’épicerie, je suis abordé par un jeune homme, Stephan, qui est photographe et prépare un livre sur les cyclistes qui passent ici pour aller à Istanbul. Je pose fièrement avec Colibri et réponds à quelques questions sur mes motivations et mes impressions.

Le poste frontière de Kalotina est placé sur l’autoroute Nis-Sofia et rien que sur l’autoroute. Tous les véhicules doivent donc l’emprunter, vélos y compris. La sortie de Serbie et l’entrée en Bulgarie se passent bien. Mais alors que je m’arrête sur le bas-côté pour ranger mon passeport à sa place et remettre mon casque, un douanier zélé croit que je n’ai pas été contrôlé. Il m’invite donc à le suivre pour aller vérifier auprès de ses collègues que j’ai bien présenté mes papiers au passage. Ceci fait, il s’excuse et me souhaite un bon voyage.

Je quitte ensuite l’autoroute pour chercher refuge dans le petit village de Kalotina, mais celui-ci ne me plaît pas du tout; les maisons sont délabrées, je ne vois aucun habitant, et la femme à qui je m’adresse à la terrasse d’un café, ne sait que me dire non sur un ton vraiment pas aimable. Quant quant à l’itinéraire proposé par OpenRunner pour continuer ma route, il est tout simplement impossible ; c’est un chemin caillouteux qui monte de façon vertigineuse jusqu’à 600 m d’altitude pour arriver en pleine forêt. La seule solution est donc de reprendre l’autoroute jusqu’à la prochaine sortie qui permet d’accéder à un autre village. C’est d’ailleurs l’option proposée par l’euro Vélo 13. Et c’est bien la première fois que je vois un itinéraire cyclable indiqué sur une autoroute. Ceci dit, rouler sur une autoroute n’est pas plus dangereux que de circuler sur une petite route de campagne très fréquentée, les seuls endroits critiques sont les sorties. Pour le reste, la bande d’arrêt d’urgence offre un espace largement suffisant pour circuler hors de portée des voitures et des camions. Je vais donc passer une bonne heure sur ce type de voie plutôt inhabituelle pour moi. La difficulté vient surtout de la pente car les 13 km que j’effectue sont en montée continue. Et quand enfin la descente s’amorce, c’est là que je dois sortir en direction de Dragoman.

Le village est beaucoup plus plaisant que le précédent, les maisons sont en meilleur état et j’aperçois quelques habitants dans leur jardin. Le premier à qui je m’adresse me conseille de planter ma tente dans le parc public, mais cela ne me plaît pas beaucoup. Un peu plus loin, je frappe à la porte d’une jolie maison où je vois de la lumière. Une jeune femme, d’abord effrayée par mon apparition derrière la véranda, m’ouvre gentiment et accepte immédiatement que je m’installe dans son jardin. Son mari Ahmed m’y rejoint rapidement et je sens tout de suite que j’ai frappé à la bonne porte. Lui est ingénieur systèmes dans une chocolaterie et elle travaille pour une entreprise de paiement en ligne. Tous deux s’expriment parfaitement en anglais et ont beaucoup voyagé avant d’avoir leurs deux enfants qui ont aujourd’hui 4 ans et 18 mois. Ils aiment l’Italie mais aussi la France, dont Paris qu’ils ont visité, et me demandent des conseils de visite. Tout cela autour d’un délicieux plat de pâtes, suivi d’une tablette de chocolat bien sûr. L’hospitalité bulgare marque des points.

La vue à mon réveil.
Le brave Jika m’a reçu avec simplicité.
Les gorges de Sicevo au petit matin.
La nature compose de jolis bouquets.
Tiens, une tête connue.
Eva et Nikki filent aussi vers Istanbul.
La gare de Pirot.
Stephan, le photographe photographié.
L’autoroute, une expérience inédite.
Ahmed et son petit dernier.

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Une réflexion sur “Autoroute, pâtes et chocolat.

  1. une journée pleine de rencontres différentes mais toutes sympathiques avec une mention spéciale pour ce brave Jika qui avait l’air content de te recevoir malgré des conditions d’accueil un peu spartiates…

    Anne Laure

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