Serbie, morne plaine.

Jour 32, mercredi 29 avril

Deletovci-Ruma, 94 Km.

J’ai presque fini mon rangement quand Ivića me propose un café que je ne refuse évidemment pas. Dans sa cuisine surchauffée (la clim affiche 25°), je sirote son café turc, toujours aussi fort, en le regardant rouler son stock de cigarettes pour la journée. Il avoue en fumer une trentaine par jour.

Avant de quitter ce village de Deletovci, je repasse devant une installation industrielle qui m’avait intrigué hier soir en arrivant. Ivića m’a expliquer que c’est un point de stockage de naphte, un pétrole qu’on trouve en faible profondeur et qui est particulièrement inflammable. Tous les petits puits disséminés dans la campagne comme ceux que j’ai vu à plusieurs reprises, sont reliés à ce stockage central et le produit repart ensuite par camion. Le pays produit ainsi environ 7 % de sa consommation.

Le premier objectif du jour est de franchir la frontière pour entrer en Serbie. Le point de contrôle que j’ai choisi est celui de Tovarnik à environ 20 km de mon point de départ. La météo annonce de la pluie pour cet après-midi, mais les premières gouttes arrivent dès neuf heures. Faut-il en déduire que l’après-midi croate commence à cette heure-là ? Et pour une fois, OpenRunner m’a trouvé un itinéraire qui me fait éviter les grandes routes, mais je m’en serais bien passé, car il me fait emprunter des chemins ruraux pas confortables du tout et giflés par un vent du Nord que je peux qualifier de bise. En revanche, j’ai encore la chance d’observer un chevreuil et deux lièvres qui détalent en zig-zag dans les champs à mon approche.

Arrivé à Tovarnik, je fais un petit crochet par la gare car c’est aussi à cet endroit que le Simplon Orient Express rentrait dans le pays.

Le passage de la frontière se fait très simplement ; côté croate, on se contente de scanner mon passeport, côté serbe, la jeune préposée regarde longuement mon passeport, ausculte les destinations qui y figurent, me demande où je vais, s’étonne quelque peu de mon moyen de locomotion et me demande si j’ai des bagages. Ben oui, un peu. Après avoir interrogé son collègue derrière elle, qui n’a visiblement pas envie de sortir de sa cahute pour inspecter mes sacoches, elle tamponne mon passeport et me fait signe de passer.

Comme la pluie s’intensifie, je prends le temps d’ajouter une couche à ma tenue vestimentaire, de mettre ma capuche sous mon casque, et d’enfiler mes guêtres pour garder les pieds au chaud et au sec. C’est dans cette tenue un peu bizarre que j’arrive à Sid, le premier village où j’aimerais bien prendre un vrai petit déjeuner. Une belle boulangerie qui fait snack active ma convoitise, mais ces dames ne prennent pas la carte bancaire et ne veulent que du cash serbe, pas d’euros. Je repars dépité en lorgnant avec envie sur les bons petits pains présentés en vitrine et le café qui fume dans les tasses des clients. C’est sous l’auvent d’un commerce fermé que je me sustente avec une banane et quelques gaufrettes avant de reprendre la route vers le sud-est. La pluie ne s’intensifie pas et le vent a le bon goût d’être dans mon dos, donc les conditions, sans être idéales, sont acceptables. En revanche, le trafic est intense et la route étroite, ce qui m’oblige à une concentration maximale.

Vers 13h, j’arrive à Sremska Mitroviča, point d’arrivée théorique de cette étape. Cette ville a un riche passé historique puisqu’elle fut le centre stratégique de la Pannonie sous l’empire romain, dont elle fut même un temps l’une des capitales. Des fouilles ont mis à jour quelques vestiges d’un amphithéâtre, dont l’emplacement est aujourd’hui la place centrale de la ville, classée au titre des monuments historiques. A noter que le panneau explicatif est traduit en français , ce qui n’est pas courant dans la région. Et c’est en français, justement que je m’entends héler par un automobiliste qui se porte à ma hauteur et baisse sa vitre pour me lancer. « Vive la France »! C’est  un Britannique qui prend le temps de rouler à mes côtés pour s’enquérir de ma ville d’origine et de ma destination, jusqu’à ce qu’il se fasse klaxonner par les véhicules qui le suivent, et me lance un « bon voyage » accompagné d’un coup de klaxon. Étonnant.

Après avoir déjeuné sur la place de l’amphithéâtre, nommée en fait place de la halle au blé, je ne peux pas me résoudre à m’arrêter aussi tôt dans la journée. D’ailleurs je me dis qu’il serait ridicule de solliciter à 14h un emplacement pour passer la nuit… En consultant la carte, je constate qu’il y a une ville à 20 km d’ici et je me la fixe comme destination du jour.

Même si la pluie a cessé, le ciel reste gris et désespérément bas, ce qui influe sur mon moral et sur mon physique. Je me sens fatigué et sans ressort, au point que ces 20 Km pourtant plats, vont me sembler très longs. A l’entrée de la ville,  d’importants travaux de voirie sont en cours et la circulation est déviée. Mais comme je n’ai pas du tout envie de faire du rab, je m’engage sur le chantier, ce qui me vaut une demi chute en m’enfonçant dans un tas de gravier. Très gentiment, des ouvriers vont m’indiquer le bon passage pour rejoindre directement le centre-ville.

Le temps de faire quelques courses alimentaires et me voilà en quête d’un coin de jardin pour passer la nuit, mais cette fois je n’aurai pas de succès. Dans le quartier que j’explore à la sortie de la ville, les propriétés sont soigneusement clôturées et pratiquement tous les portails sont fermés. Les deux personnes à qui je m’adresse me renvoient toutes les deux vers le même endroit, la forêt de Borkovac au nord de la ville. C’est un immense parc dans lequel les habitants des environs ont visiblement l’habitude de s’installer pour pique-niquer ou faire la fête.

Après avoir un peu tourné dans les bois, je m’installe sur un emplacement un peu à l’écart des chemins et qui a l’avantage de disposer d’une table de pique-nique. Deux canards et un écureuil me laissent gentiment la place. Seul inconvénient, je ne suis pas tout seul ce soir, une bande de jeunes a décidé de faire la fête à environ 200 m de moi, et ils disposent d’une sono puissante qui envoie de la techno à tout-va. Mais vu mon état de fatigue, il en faudra plus pour m’empêcher de dormir. Après une petite toilette et un dîner léger, il est à peine 20h quand je me glisse sous la tente. Mais une demi-heure plus tard, des voix et des lumières insistantes m’obligent à mettre le nez à la fenêtre. Trois jeunes gars semblent vouloir prendre possession des lieux demain soir, d’après ce que je comprends. Je leur explique que je repars demain matin, donc pas de soucis, on se serre la main et bonne nuit. Mais je les entends ensuite s’installer et boire une bière. Je crains d’avoir mal compris. Mais une heure plus tard ils repartent. Ouf ! Je leur laisserai volontiers la place… demain.

Stockage de naphte à Deletovci.
La gare de Tovarnik, point d’entrée en Serbie.
J’aime bien ces petites maisons avec leur pignon arrondi .
Quelle signification pour cette aile d’avion ?
La place de l’ancien amphithéâtre de Sremska Mitrovica.
Je retrouve la Save, qui a bien grandi.
Ça devient plus compliqué de s’orienter.
Non, c’est pas un coup de rouge, mais des œufs.
Premier bivouac sauvage.

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2 réflexions sur “Serbie, morne plaine.

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