Jour 31, mardi 28 avril
Slavonski Brod-Vinkovci-Deletovci, 102 Km.
Super nuit dans mon canapé, à côté de ma portière de voiture et de mon stock de pneus ! Vivre dans la sobriété me fait apprécier le moindre élément de confort, de l’eau à volonté, une table, une chaise, un vrai toit, c’est peu de chose mais j’en apprécie la juste valeur.
L’activité matinale commence de bonne heure; à 7h pile, le portail du garage s’ouvre et j’assiste à l’arrivée des mécaniciens qui prennent leur poste, les premiers clients qui rentrent leur véhicule et les maçons qui travaillent à l’extension du bâtiment professionnel. Et tout ce petit monde effectue un crochet par le bistrot voisin pour boire un café. En revanche, pas trace d’Ilan, qui m’a accueilli hier soir. Je crois qu’il habite dans la grande maison contiguë au terrain, mais il n’apparaît pas.
Je prends tout mon temps pour petit-déjeuner et déguster les croissants achetés hier soir. J’ai le temps puisque l’étape du jour n’est longue que de 72 Km, taillée sur mesure pour un Sarthois de 72 ans. Le point d’arrivée est Vinkovci, une ville qui a un lien bien particulier avec l’Orient Express.
À 8h30 je suis en selle et je me sens dans une forme olympique, à tel point qu’à 10h15 j’ai déjà parcouru 36 bornes, soit la moitié du programme du jour. La route est plus agréable qu’hier, avec une alternance de villages et de vraie campagne. Je remarque qu’il y a très peu de cultures, à part un peu de soja, et pas beaucoup d’élevage non plus. Je traverse aussi quelques forêts, dont le bois est très prisé des Croates, à en juger par les tas qui s’empilent devant beaucoup de maisons. Ils se font livrer des grumes entières qu’ils découpent eux mêmes à la tronçonneuse, puis ils font venir un prestataire qui fend les bûches. Tout au long de la route j’assiste aux différentes étapes de ce processus. Est-ce que, malgré ces coupes, la forêt croate croît ? Je crois.
Vers 11h je grignote un en-cas dans le square du village de Stari Mikanovci, où je découvre un objet inconnu, un banc-chargeur solaire. J’y branche mon téléphone qui récupère quelques pour cents de charge bien que ledit banc soit actuellement à l’ombre.
Sur la route, les automobilistes croates ne sont ni pires ni meilleurs que d’autres. Certes ils ne sont pas aussi disciplinés que les Slovènes, mais ils sont respectueux des autres usagers, piétons et cyclistes notamment. Les feux tricolores sont strictement respectés, contrairement aux stops qui sont parfois superbement ignorés. Et puis les jeunes conducteurs adorent faire crisser leurs pneus au démarrage. En tous cas ils prennent soin de leurs voitures, à en croire le nombre de stations de lavage sur le bord des routes.
Il est à peine 13h quand j’arrive à la gare de Vinkovci un endroit presque mythique pour l’Orient Express. C’était en effet un noeud ferroviaire essentiel dans les Balkans, qui voyait les trains arrivant d’Istanbul se séparer en deux, une partie se dirigeant vers Paris et Calais, une autre filant vers Budapest et Vienne. Il ne reste rien de ce passé prestigieux dans cette gare banale où je n’ai vu passer que des trains régionaux, très beaux d’ailleurs, mais pas très ponctuels.
Mais Vinkovci est aussi fameux car c’est là qu’Agatha Christie situe l’action de son roman, « Le crime de l’Orient Express », paru le 1er janvier 1934 et qui contribua largement à la légende de ce train. Le détective Hercule Poirot, Belge comme le créateur de l’Orient Express, Georges Nagelmakers, doit résoudre l’énigme d’un meurtre commis dans un compartiment alors que le train est bloqué par la neige.
C’est en réalité le Simplon Orient Express que la romancière connaît bien pour l’avoir emprunté en 1928 afin de rejoindre son mari, archéologue en Turquie et en Asie. Au point d’avoir noté certains détails qu’elle utilisera dans son récit, telle la différence de position des poignées de compartiments pairs et impairs qui infirmera un témoignage capital. Mais elle fait aussi état d’un grand nombre d’éléments totalement inventés pour les besoins de son récit. Quant au blocage du train par la neige, il a réellement eu lieu, en 1929, mais très loin de là, à Cerkeskoy, à une centaine de kilomètres d’Istanbul. Donc, le nom de Vinkovci est cité à plusieurs reprises dans le roman, un des plus populaires de l’autrice britannique.
Je passe donc une bonne heure dans cette gare dont le nom résonne à mes oreilles puisque je viens justement de terminer la relecture du roman. Il faut un peu d’imagination pour resituer le Simplon Orient Express dans ce décor de gare plutôt froid et impersonnel qui ne voit plus s’arrêter que des trains du quotidien.
Je file ensuite faire un tour en ville et la surprise est agréable car le centre est plutôt coquet et bien aménagé, jusque sur les rives du Bosut, la rivière qui arrose la cité.
Après avoir déjeuné, je décide de faire une dizaine de kilomètres supplémentaires, histoire d’écourter l’étape de demain car la météo annonce de la pluie. Très rapidement j’ai la bonne surprise de quitter le grand axe et d’emprunter une petite route quasi déserte, qui serpente en pleine campagne et traverse de jolies forêts de feuillus. J’ai même droit aux bondissements d’un chevreuil venu s’abreuver dans le fossé et qui regagne l’orée du bois à mon approche. Charmé par ce tronçon qui me change de ceux que j’ai fréquentés les jours précédents, je m’enfonce dans la campagne profonde et je réalise soudain qu’il n’y a plus âme qui vive, pas une maison, pas une ferme sur le bord de la route. Et c’est ainsi que je dois faire 30 Km pour parvenir enfin à un village, Deletovci, où je vais enfin pouvoir trouver refuge pour la nuit. Ma première sollicitation est la bonne, un monsieur qui rénove une petite maison me permet de m’installer sur son terrain. Une heure plus tard, ayant fini son chantier du jour, il me convie à boire un café qu’il accompagne d’une eau vie de prune fabriquée par un ami du village.
Avec un peu d’anglais, quelques mots d’allemand et une appli de traduction, on arrive à échanger. Cet ancien policier est revenu à la retraite dans son village natal, pour occuper et rénover la maison familiale, voisine de celle de son beau-père qui passe d’ailleurs voir l’avancée des travaux. Sa sœur et son fils sont exilés en Allemagne, mais lui ne veut pas leur rendre visite. D’ailleurs il n’aime pas voyager, et surtout pas en Serbie, pourtant située à quelques encablures d’ici. La guerre a fait des ravages ici aussi et elle est encore bien présente dans les esprits. Comme je l’interroge sur les nombreuses maisons abandonnées, mon hôte m’indique que de nombreux Croates ont fui pendant les combats et ne sont pas revenus, ayant trouvé du travail en ville, à Zagreb, Split ou Dubrovnik.
Passé ce bon moment, chacun se retire dans ses appartements, je dîne et je mets Colibri à l’abri de peur que la pluie annoncée n’arrive dès cette nuit.











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