Jour 27, vendredi 24 avril
Ljubljana – Krsko, 114 Km.
Déjà la dernière étape slovène, demain je rentre en Croatie. Quand je pense que j’ai failli annuler ce petit crochet par la Slovénie, et filer directement à Ljubljana, je me dis que j’ai bien fait d’insister et de tenir le planning prévu, car cette escapade dans ce joli pays aura vraiment été une superbe parenthèse. Je ne sais pas ce qui m’attend par la suite en terme de paysages, mais je sais que ceux là resteront gravés dans ma mémoire. Ce départ de Ljubljana marque aussi un tournant car je quitte une région éminemment touristique, avec l’avantage d’offrir des facilités d’hébergement, mais aussi l’inconvénient de limiter les rencontres qui font le sel de mes périples. Ainsi dois-je constater que je n’ai eu quasiment aucun contact avec des Slovènes.
Levé dès 6h, je petit déjeune à 7h et à 8h je suis de nouveau dans les rues apaisées de Ljubljana. Je sors de la ville en longeant la rivière puis en traversant les inévitables zones d’activité de la périphérie. L’étape du jour est longue, plus de 100 Km, mais ne présente pas de difficulté. Je veux m’approcher de la frontière croate que je voudrais franchir demain matin.
La ville que je vise est Krsko. Oui, je sais, vous pensez que j’ai oublié une lettre. Mais non, c’est ainsi, la langue slovène est avare de voyelles. Par exemple, la ville italienne de Trieste se dit « Trst » en slovène, et vous vous souvenez du col de Vrsic. J’ai aussi noté qu’un jardin c’est un « vrt ». Ne me demandez pas comment tout cela se prononce…
Le fil rouge de la journée sera la rivière Sava, la plus longue du pays avec ses presque 1.000 Km. Elle prend sa source en partie dans le lac Bohinj et se jette dans le Danube à Belgrade. Je vais donc certainement la revoir dans les prochains jours. Je roule tantôt sur une rive, tantôt sur l’autre et le plus souvent sur des routes minuscules presque désertes, tandis que de l’autre côté j’entends le grondement sourd du trafic sur la route principale.
Au niveau du village de Sava, je traverse un pont qui a la particularité d’être couvert. Construit en 1932 pour remplacer le bac, il a fait l’objet d’âpres combats pendant la deuxième guerre mondiale. entre les partisans et les forces d’occupation, à savoir les Italiens, les Allemands et les Hongrois qui s’étaient appropriés chacun un morceau du pays. Endommagés durant les combats, il a été restauré dès 1946 et est désormais classé à l’héritage technique du pays.
Fidèle à mon habitude, j’attends d’avoir effectué plus de la moitié du parcours pour m’arrêter déjeuner. Cette fois c’est sur une table de station service que je casse la croûte après plus de 60 Km de route. Pas très glamour mais confortable. Je note au passage, même si je ne suis guère concerné, que le prix des carburants est un peu moins élevé que chez nous, surtout le gazole.
Après un long passage dans des gorges étroites, le paysage s’élargit quand la Sava prend ses aises dans une vaste plaine. Une large boucle qu’elle décrit me fait penser au cingle de Trémolat, en Dordogne.
L’autre fil rouge du jour, c’est la ligne de chemin de fer Ljubljana – Zagreb, celle du Simplon Orient Express. Après mes excursions dans le nord-ouest de la Slovénie, me voilà en effet revenu sur mon itinéraire initial. Cette ligne, je la suis au plus près, parfois je la surplombe, parfois je suis à son niveau, et je la croise à maintes reprises. La ligne est très fréquentée, notamment par des trains régionaux, mais aussi et surtout par de longs convois de marchandises. J’en verrai au moins une dizaine dans la journée. La Slovénie aurait-elle percé le secret de la rentabilité du fret ferroviaire ? Si c’est le cas, elle pourrait donner les bons tuyaux à notre SNCF.
Il est à peine 16h30 quand j’arrive à Krsko, où la configuration du terrain, entre deux collines, n’est pas très propice au bivouac. Après des petites courses alimentaires au Spar, je décide donc de pousser un peu plus loin, vers des villages où il est plus facile de trouver des espaces appropriés. J’en trouve un parfait mais il n’y a personne pour me donner le feu vert. Un peu plus loin j’essuie un refus. Le troisième essai est le bon; un jeune homme m’indique un terrain où je peux m’installer, à côté de la maison de son frère, apiculteur amateur qui est en train de dédoubler ses ruches au fond du champ. Il me propose de la nourriture, ce que je refuse poliment puisque j’en ai acheté. Refus que je vais regretter amèrement quand j’ouvre le sachet de ce que je croyais être une salade composée d’après l’illustration de l’emballage. Il s’agit en fait de chou aigre, du type de celui qui sert de base à la choucroute, mais sans saucisse ni jarret. Pas vraiment ma tasse de thé et pas spécialement nourrissant. Je me force à en manger les trois quarts mais je n’arrive pas à finir. Je complète mon dîner avec du pâté, du fromage et un fruit.
Après cette expérience culinaire malheureuse, je m’apprête à me mettre au lit, assez déçu de ne pas avoir eu davantage de relations avec les deux frangins qui semblent être des gens interessants. C’est alors que j’entends une voix féminine qui m’appelle. Une femme âgée, appuyée sur une canne se tient à l’angle de la maison près de laquelle je suis installé et me tend quelque chose. Je m’approche, c’est une grosse boîte de pâté de porc, agrémentée d’un billet de 10€. Je veux refuser, mais elle insiste tant que je ne peux que céder. Elle s’excuse « no english » et compte-tenu de mon niveau en slovène, je crains que la conversation ne soit brève. Mais soudain, la voilà qui me demande « Sprechen Sie deutsch »? Et là, tout s’enchaîne grâce à la langue de Goethe. Anny a quitté la Yougoslavie de Tito à 18 ans pour aller travailler en Allemagne, à Wuppertal. Mariée à un chauffeur de car avec qui elle a sillonné l’Europe, elle n’est revenue au pays qu’à l’âge de la retraite. Malgré sa santé défaillante, elle fait preuve d’un humour à toute épreuve. Exemple, je lui demande si tous les Slovènes sont catholiques. « Moitié moitié » me répond-elle. Ah bon et quelle est l’autre religion ? Les communistes me glisse-t-elle De fil en aiguille je me retrouve assis sur un banc dans le jardin, puis dans sa cuisine à siroter un verre de vin rouge du pays. Les deux frères, ses petits-fils, passent nous voir, puis c’est le tour du voisin, puis des enfants du village qui repartent avec une tablette de chocolat. « Ils m’aiment bien » me dit-elle. Tu m’étonnes ! Quant à moi, je suis tenu de repartir avec la bouteille de rouge pour éponger mes éventuelles soifs nocturnes. Pour ma dernière soirée slovène, j’aurai été gâté.









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Tu as quand-même le don de rencontrer des gens incroyables 😂.
Une chose est sûre, tu me donnes envie d’aller faire un tour en Slovénie.
Bonne suite de périple, bisous
Chantal
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