La rivière émeraude

Jour 22, dimanche 19 avril.

Tolmin-Trento, 62 Km.

L’étape du jour étant relativement courte, 60 Km, je peux me prélasser un peu au soleil qui vient généreusement réchauffer mes vieux os et sécher ma lessive d’hier soir. Je prends aussi le temps de me raser et de faire du rangement dans mes sacoches, afin de rationaliser leur utilisation. Un bon petit déjeuner, avec des croissants s’il vous plaît, vient récompenser ce petit travail matinal.

C’est donc bien lesté et sous le soleil que je démarre cette journée prometteuse en terme de paysage, puisque je vais continuer de suivre la vallée de la Soca, rivière qui est considérée comme l’une des plus belles d’Europe.

A 11h mon compteur affiche 15 Km. C’est peut-être un détail pour vous, mais pour moi cela veut dire beaucoup car, ajoutés aux 1985 comptabilisés hier soir, je viens de franchir le cap des 2000 Km et ce après tout juste trois semaines de voyage sur les sept prévues.

Comme hier, l’itinéraire sera fait de montées et de descentes successives, parfois abruptes, des montagnes russes en quelque sorte, si je peux utiliser ce terme en ex-Yougoslavie. Au total, cela fera plus de 1.000 mètres de dénivelé positif sur la journée. Et je remercie mentalement les deux mécanos italiens qui ont réglé mon dérailleur avant car il y a bien des côtes que je n’aurais pas pu monter sans le plateau de montagne.

Les paysages qui se déroulent sous mes yeux me font penser à l’image qu’on a souvent de la Suisse : des montagnes, de la verdure, des prairies et des forêts ; c’est bucolique à souhait et on sent partout l’envie de préserver ce patrimoine naturel, ce qui a valu à la Slovénie d’être déclarée pays le plus durable au monde il y a quelques années.

Quant à la rivière Soca, sa réputation de rivière émeraude n’est pas usurpée ; d’une incroyable transparence, elle est vraiment verte dès qu’il y a un peu de profondeur. On y pratique toutes les activités possibles, de la pêche à la mouche au canyoning en passant par le canoë et le paddel. La petite route qui suit son cours ne permet pas toujours de bien la distinguer, perdue qu’elle est dans la végétation, mais quand elle se dévoile, c’est un enchantement et je ne manque pas de m’arrêter chaque fois que je peux. À mesure que je remonte vers sa source, elle est de plus en plus limpide.

Ma pause déjeuner à lieu pile au milieu de mon parcours, au Km 30, dans le village de Sprenica, sur la petite place centrale équipée d’une fontaine d’eau potable, comme tous les villages du coin. Mais pour grignoter, je suis obligé d’enfiler une veste car le temps se couvre et le vent se lève, évolution qui ne fera que se confirmer au fil des kilomètres.

En traversant Bovenc, je suis tenté de retirer du liquide à un DAB, mais l’expérience des voyages précédents retient mon geste. Trop de cartes bancaires avalées et difficiles à récupérer, d’où les règles que je me suis fixées : jamais le dimanche et toujours à un DAB adossé à une banque. Ces conditions n’étant pas réunies, je passe mon chemin, en espérant que le camping de ce soir accepte la carte bancaire, ce qui n’était pas le cas de celui d’hier soir.

A la sortie de Bovenc, un curieux mémorial attire mon attention. Dans un vaste champ, des stèles basses sont alignées, à l’image d’un cimetière militaire. Il s’agit bien de la sépulture de soldats, en l’occurrence de l’armée austro-hongroise, tués à l’automne 1917 lors de la douzième bataille de ce qu’on a appelé les batailles de l’Isonzo (le nom italien de la Soca) dont l’objet était le contrôle de Trieste. L’armée de l’empire a perdu 85.000 hommes dans cette ultime bataille qui fut la dernière victoire militaire des austro-hongrois. Les restes de 546 d’entre eux ont été ensevelis ici et autant de stèles anonymes ont été érigées. Toute l’horreur et la bêtise de la guerre…

Après avoir traversé le village de Soca qui a donné son nom à la rivière, les premières gouttes de pluie font leur apparition. A la couleur du ciel je vois bien que ça va durer et en effet, l’averse s’intensifie rapidement. Je m’arrête donc pour enfiler les surchaussures et mettre le téléphone à l’abri, manœuvre effectuée sous un abri en bois qui marque l’entrée d’un camping. La tentation est forte de mettre un terme à cette étape et d’aller me mettre au sec tout de suite. La barrière se lève, je rentre dans le camping, puis je regarde l’heure, 15h, puis mon compteur, 48 Km; ça fait vraiment petit bras. Et puis je vais faire quoi, moi, de cet après-midi ? Et je ne suis pas en sucre ! Demi-tour, je ressors du camping et je reprends la route. Il reste 14 Km pour atteindre Trento, ou j’ai prévu de dormir. Il me faudra une bonne heure pour les boucler sous une pluie battante.

Le patron du camping me demande si je suis sûr de vouloir dormir sous la tente par ce temps, mais je n’ai pas d’autre option. Le montage se fait aussi vite que possible pour ne pas laisser le temps à la pluie de mouiller l’intérieur de la tente. Même précipitation pour glisser duvet et matelas pneumatique à l’abri. Transi de froid, je me jette alors sous une douche brûlante et je m’habille chaudement en vue de la soirée qui s’annonce fraîche. Autour du camping, les montagnes sont encore largement couvertes de neige.

Le patron m’ayant autorisé à mettre Colibri sous un abri en bois, j’y prends mes quartiers pour rédiger le blog et manger chaud avant de me glisser dans le duvet au son de la Soca qui gronde a quelques mètres de moi.

Ce pourrait être la Suisse.
La Soca longe la frontière italienne et se jette dans l’Adriatique à Monfalcone.
La rivière est souvent masquée par la végétation.
Sa réputation de rivière émeraude n’est pas usurpée.
Les ascensions sont éprouvantes.
L’arrivée à Sprenica.
Atmosphère de fin de journée humide.

En savoir plus sur Pédaler pour découvrir et rencontrer.

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

6 réflexions sur “La rivière émeraude

  1. tu sembles avoir la même forme que lors de ton premier voyage….incroyable ! c’est beau de ne pas vieillir, tu nous épates !!!!! bonne suite de parcours
    Monique

    J’aime

  2. selon la rumeur qui prévaut chez les aficionados du cyclisme, tous les slovènes qui doublent Pascal sont dopés!
    Belle découverte, une eau aussi belle ne se trouve guère chez nous qu’à l’archipel des Glénan. Thierry

    J’aime

Répondre à Nina Provence Annuler la réponse.