A bord de l’Orient Express.

Jour 19, jeudi 16 avril

Venise-Villaviera, 83 Km.

Un ou une des occupants du dortoir a eu la bonne idée de mettre son réveil à sonner à 6h45. Un quart d’heure plus tard, je suis debout et à 7h30, je rends la clé à la réception. A 7h45, je suis à l’arrêt du Vaporetto pour retourner faire une petite balade avant mon rendez-vous de 11 heures. Je fais d’abord un arrêt à la place Saint-Marc, que je découvre quasiment vide, privilège des lève-tôt. Puis je remonte dans le Vaporetto pour profiter au maximum des 75 minutes de validité de mon billet. Sur la ligne 1, je m’offre une remontée complète du grand canal jusqu’au quartier du Cannareggio. Mis à part le contrôleur qui vérifie mon titre de transport juste au moment où on passe sous le pont du Rialto, ce voyage est un vrai bonheur, éclairé par la belle lumière du matin.

Je m’arrête boire un café et déguster deux petits gâteaux dans une pâtisserie fréquentée par les Vénitiens, gage d’authenticité et de qualité. C’est marrant, je retrouve cette façon de boire rapidement un café en grignotant un petit gâteau, mais sans s’attarder très longtemps.

Comme je suis plutôt en avance, je choisis d’aller dès maintenant récupérer Colibri dans la bagagerie de la Piazzalle Roma. À ma grande surprise, il ne m’en coûtera que 10 € pour l’avoir laissé là pratiquement 24 heures, ce qui est fort raisonnable pour Venise. Mais pour rejoindre la gare Santa Lucia, je dois franchir le pont de la Constitution, un des plus long de la ville, un effort que je fais volontiers, au vu de ce qui m’attend.

Car, oui, j’ai rendez-vous avec l’Orient Express, ou du moins son jeune successeur, le Venise Simplon Orient Express, un train de luxe exploité par la société Belmond. Ayant découvert sur leur site qu’un aller-retour avait lieu entre le 14 et le 16 avril, je me suis permis de leur écrire pour solliciter l’autorisation de voir le train à quai ce jeudi 16 avril en gare de Venise, en expliquant mon projet de voyage. La société ayant accédé à ma demande, j’ai rendez-vous ce matin à 10h15 à la gare Santa Lucia pour assister à la mise en place du train et à son départ fixé à 11h. Rendez-vous confirmé hier soir par un échange téléphonique avec une responsable qui m’indiquait que mon interlocutrice serait une certaine Sara. Reste à savoir de quel quai part le train ; d’après une employée de la gare, les trains nobles partent des voies 1 ou 2 C’est donc par là que je me dirige, et je repère facilement les hôtesses en tenue bleu marine qui attendent visiblement des passagers VIP. L’une d’elle prévient ladite Sara de ma présence et je suis autorisé à pénétrer sur le quai sous l’œil suspicieux des nombreux agents de sécurité qui me demandent quand même de mettre Colibri un peu à l’écart. Il est vrai qu’il est un peu crotté et dénote dans le paysage.

A 10h25, le train se met en place et le cérémonial de l’accueil des passagers peut commencer. Les « conducteurs » de chaque voiture cochent les noms sur la liste et font porter les bagages dans les compartiments attribués. Les passagers se font prendre en photo devant le train, de préférence aux côtés d’un conducteur. Quant à la brigade de cuisine, elle s’aligne devant une voiture restaurant pour se faire connaître et photographier. Pas d’affolement, pas d’arrivée de dernière minute, tout se passe dans le calme et la maîtrise.

Tandis que j’observe ce ballet bien réglé, Sara fait part de ma présence à un monsieur qui vient gentiment m’interroger sur mon voyage. Coup de chance, c’est le responsable qualité du groupe et il me propose de monter à bord. Alors, pas dans une voiture couchette car les passagers s’y installent déjà, mais il me propose un coup d’œil dans la voiture restaurant. Ce sera rapide car je n’ai pas vraiment le dress code adapté, mais il prend le temps de me photographier avec mon téléphone.

Les châssis des « wagons », puisque tel était le terme jusque dans les années soixante, sont d’époque. Ils ont été restaurés dans des ateliers en Charente, à  Birmingham ou à Nivelles en Belgique. Seules les parties de liaison avec la voie, les roues et les boggies sont neuves pour des raisons de sécurité.

Le train en partance pour Paris est composé de 16 voitures, dont trois restaurants et une bar. Le tout pèse autour de 900 tonnes et il faut parfois deux locomotives pour le tracter dans les parties les plus pentues. Le responsable qualité est fier et heureux de partager sa passion pour le train. « On est tous des grands enfants, on s’amuse » me confie-t-il.

A 11h pile, un coup de sifflet retentit en tête de train et le convoi s’ébranle pour un peu plus de 24 heures de trajet vers Paris via notamment le tunnel du Simplon, bien sûr. A son bord quelques dizaines de passagers plutôt fortunés car il faut compter au moins 4.000€ pour s’offrir ce petit plaisir.

Tout content d’avoir réussi ce coup là, je repasse le pont de la Constitution en tirant-poussant Colibri avec la banane jusqu’aux oreilles et je reprends ma route. Mais, encore sur mon petit nuage, je manque la piste cyclable et je m’engage sur la digue vers Mestre au milieu des voitures, bus et autres camions.  Impossible de faire demi-tour sur cette 2×2 voies ni de rattraper la voie vélo. Pas très à mon aise, je me fais tout petit et j’appuie sur les pédales pour réduire la durée de cet exercice scabreux. D’autant plus que je suis aussi sur la voie du tramway qui lui ne peut pas s’écarter pour me dépasser puisqu’il est sur son rail. Heureusement, il n’en viendra qu’un seul , que je laisserai passer en me collant contre le rail de sécurité. Les 5 Km terminés, je m’arrête un peu pour reprendre mes esprits et changer de tenue car il commence à faire chaud et pour la première fois, je vais rouler en t-shirt manches courtes.

La suite de l’itinéraire sera une alternance de grandes routes toutes droites et de pistes cyclables tout aussi rectiligne. En effet, cette région est plate comme la main et les routes sont tirées au cordeau. Autant dire que c’est un peu ennuyeux, mais quelques événements vont me distraire. C’est d’abord la rencontre avec un autre cyclo-voyageur, Nicola, un Italien de Padoue qui part ce jour même de chez lui pour aller… en Australie ! Durée prévue du voyage, 8 mois, en passant par la Turquie, l’Asie centrale (dont le Pamir), la Chine, le Laos etc. Je suis vraiment un petit joueur !

L’autre distraction viendra de la chasse à l’eau. Une fois, c’est le gardien d’une marina qui m’ouvre une vanne réservée aux plaisanciers, plus tard c’est un couple qui m’offre une bouteille d’eau pétillante fraîche au lieu de remplir mes bidons avec de l’eau du robinet.

L’objectif du jour, Jesolo, est atteint dès 15h. Comme je me sens très en forme, je décide de pousser plus loin, si bien qu’au lieu des 64 Km prévus, ce sont 83 qui s’affichent au compteur quand je trouve un bel endroit pour dormir : un bout de terrain herbeux attenant à un grande maison dans un minuscule hameau très calme. Je sonne, pas de réponse. Une voisine qui se promène m’affirme que je peux m’installer sans problème. Je commence par manger car je n’ai pas déjeuné, mais j’attends l’arrivée des propriétaires pour planter ma tente. Vers 19h, ne voyant personne arriver, je me tourne vers le voisin immédiat qui tond sa pelouse. Il n’est pas enthousiasmé de me voir là et cherche toutes les raisons de me décourager. Y compris que son voisin traite son herbe avec des « phytos ». Comme si j’exigeais le label bio sur toutes les pelouses qui m’accueillent ! Il finit par téléphoner au propriétaire qui arrive et me prend immédiatement en sympathie, séduit par mon projet. Il me donne donc son accord, au grand dam du voisin qui m’aurait bien renvoyé sur la route.

Cette fois je peux m’installer pour de bon et me glisser dans le duvet après avoir été survolé par un vol d’oies sauvages qui filent vers le sud.

Au petit matin, presque seul sur la place St Marc.
Dernières images du grand canal.
Le Venise Simplon Orient Express est en gare.
Photo avec le conducteur avant le départ.
Le célèbre écusson des wagons-lits reprend l’image du lion ailé vénitien.
Visite express d’une voiture restaurant.
Nicola part pour huit mois de voyage.
Renato m’autorise à bivouaquer chez lui.

Et pour le plaisir, voici quelques lignes de Graham Greene sur l’Orient Express :

Soudain il se fit dans le wagon-restaurant un de ces silences que l’on a coutume d’attribuer au passage d’un ange. Mais au milieu du silence des humains, les verres tintaient sur les tables, les roues résonnaient sur les ailles d’acier les vitres vibraient et des étincelles traversaient les ténèbres comme des allumettes lancées dans l’ombre.

Et cette belle affiche d’époque


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