Zoran et ses présidents.

Jour 36, dimanche 3 mai

Velika Plana-Stalač, 96 Km.

C’est dimanche, c’est l’heure des comptes. Après cette cinquième semaine de route, je totalise 3.042 Km. Encore un petit millier et je toucherai au but. Pour le moment, je respecte à la lettre le planning prévisionnel, ce qui me laisse donc toujours deux jours de marge. Je pense que je prendrai une journée à Sofia, mais il ne faut pas préjuger des incidents qui peuvent survenir, à commencer par les caprices de la météo.

Pour le moment, celle-ci est au beau fixe. Ce matin encore je me réveille avec le soleil après une nuit perturbée par deux chiens qui sont venus rôder autour de la tente en aboyant comme des forcenés. Mes cris ne faisant que renforcer leur excitation, j’ai fini par sortir en hurlant et en gesticulant, ce qui a eu l’effet escompté, ils ont disparu et je ne les ai plus entendus. Quelle plaie !

À 9h je suis prêt à partir, mais personne ne bouge dans la maison, j’attends donc un peu pour saluer cette famille sympathique. Aleksander émerge vers 9h15, on parle un peu de son métier d’avocat et je lui laisse un petit cadeau pour l’anniversaire de Clara.

L’étape du jour fait 90 Km avec juste une difficulté vers le milieu. Ce qui m’inquiète c’est le vent; annoncé tourbillonnant par la météo, il me semble tourbillonner toujours dans le même sens, de face. Mais il est prévu qu’il tourne dans l’après midi, j’en prends donc mon parti.

Autre petit sujet d’inquiétude, j’ai constaté hier que mon téléphone ne se recharge plus sur la dynamo. Une petite vérification de tout le circuit électrique me permet de constater qu’une des prises est légèrement défectueuse mais en la manipulant un peu j’arrive à rétablir le courant. Pourvu que ça tienne comme ça. Deux heures plus tard, mon téléphone est chargé à 100 %. Donc ça marche.

Après une trentaine de kilomètres, un panneau indique que ma route est interdite à tout véhicule dans 12 Km et une déviation est mise en place. Mais, autant que je puisse voir sur la carte, elle me paraît bien longue pour un cycliste. Je décide donc de tenter ma chance malgré tout, après avoir vérifié que j’avais quelques possibilités de contournement éventuel. Pari risqué mais pari gagné car le pont en réfection est tout à fait franchissable malgré les travaux.

Et en plus, ce choix va me donner l’occasion d’une rencontre sympathique. Alors que je suis au ralenti sur une route minuscule, je croise une petite dame âgée qui me salue avec un beau sourire franc et qui me demande au vol « wohin »? Où vas-tu. Je m’arrête, lui indique ma destination et nous voilà partis à discuter en allemand. Elle a vécu 25 ans en Autriche et est revenue au pays à l’heure de la retraite. « C’était une erreur » m’avoue-t-elle, déçue par la mentalité de ses compatriotes qu’elle trouve arrogants.  Je ne peux pas m’empêcher de repenser au petit c… d’hier soir, c’est tout à fait le mot qui convient.

Et puis, elle ne supporte pas la saleté qui règne partout. C’est sûr que passer de l’Autriche à la Serbie en matière de propreté, il y a matière à être choqué. C’est en effet de tous les pays que j’ai traversés depuis mon départ, le plus sale et de loin. Des déchets jonchent les fossés et les bas-côtés des routes. Et chaque point de stationnement ressemble à une décharge. Dans les villages, il n’y a pas de collecte en porte à porte, les habitants déposent leurs ordures dans de grands conteneurs collectifs qui débordent souvent. Mais beaucoup font l’économie du déplacement, ils entassent les déchets dans le jardin et y mettent le feu de temps en temps, ce qui provoque des fumées à l’odeur écoeurante que j’ai déjà beaucoup sentie au Maroc et en Asie centrale.

Ma petite dame m’aurait bien invité à boire un café, mais elle est loin de chez elle, en visite chez une amie. Dommage, j’aurais volontiers prolongé cette discussion intéressante par le regard extérieur qu’elle porte sur son propre pays.

Ayant quitté la grande route rectiligne exposée au vent, je circule sur une petite voie sinueuse et bien arborée sur laquelle je suis souvent à l’abri. La grande côte qui figure au programme présente quelques passages à 8% qui finissent de me mettre en appétit.

A l’entrée de Jagodina, ville de 40.000 habitants, mon regard est attiré par une grande église orthodoxe perchée sur une colline. Et mes oreilles perçoivent une musique joyeuse qui me fait tout de suite penser à celle de Goran Bregovic. Un petit détour pour me rapprocher et je tombe sur la sortie d’un mariage accompagné musicalement par une petite fanfare qui fait danser les mariés et les convives. Amusant.

Dans cette même ville, je m’arrête dans une boulangerie pour grignoter un truc sur place, un genre de katchapouri, un feuilleté avec un œuf mollet au milieu. Je suis d’abord surpris par la décoration de la boutique, faite de photos du Kremlin et de portraits de Poutine. Bon, il est vrai que la Russie est un allié de la Serbie, donc pourquoi pas. Pendant que je mange, un grand type m’aborde en français et m’interroge sur mon voyage. En fait, c’est Zoran, le propriétaire de la boutique. Il a vécu quelques années à Lausanne où il a géré plusieurs commerces. Le gars est un peu mégalo et se vante d’avoir trois femmes bien que n’étant pas musulman. À Lausanne il a épousé une Suissesse dont il a divorcé pour épouser une Russe qui a refusé de venir vivre en Serbie. Alors il a pris une épouse serbe. « Tu comprends, je ne peux pas vivre seul », m’explique-t-il. Sa vie n’est pas simple car il a eu quatre enfants de ses trois compagnes.

Mais Zoran est aussi un peu mytho. Ainsi il me raconte qu’à Lausanne il a bu le café avec Emmanuel Macron, « deux ou trois fois ». Et avec Poutine, jamais ? « Non, mais c’est le président de mon cœur ». Bien bien bien… Sur ce, il m’offre un café, « le meilleur du monde, après tu ne voudras plus en boire d’autres ». Pour finir il enregistre une vidéo où je dois surtout dire que j’ai fait 3.000 Km à vélo pour venir dans sa boulangerie. Ce n’est pas complètement faux, mais ce n’est pas vraiment la finalité de mon voyage. Oh, le personnage !

La suite du trajet est sans histoire, peu à peu le paysage devient plus vallonné et cette alternance de montées et descentes empêche la monotonie.

Arrivé à Stalac, mon but du jour, je passe voir la gare car je ne perds pas de vue mon fil rouge, la route suivant souvent la voie ferrée. Avec ses herbes folles sur les voies, son passage souterrain condamné pour cause d’écroulement et son auvent en béton qui se délite, elle a tout de la gare abandonnée comme je les aime. Mais sur le quai n*1, je découvre des pépites, des bancs dont la structure en fonte est ornée de sortes de disques représentant des locomotives à vapeur qui symbolisent des villes, je crois. Et toutes les pièces sont différentes. Un vrai trésor. Si j’avais plus de place dans mes sacoches, j’aurais racheté tout le stock.

Reste à trouver un hébergement pour la nuit et ce n’est pas simple; on m’envoie vers les cousins là-bas, puis au stade, puis nulle part mais pas chez nous, et enfin sur un site médiéval, une vieille forteresse. Comme une famille en camping-car reçoit le même conseil, je grimpe la haut sur la colline et je m’installe en face du monument historique, avec une très belle vue sur la vallée en contrebas. C’est mon premier vrai bivouac sauvage.

En soirée, le voisin le plus proche passe me voir. C’est aussi un Zoran, mais moins extravagant. Il a deux fils qui travaillent à Paris et sa Peugeot arbore fièrement le 75 et le logo de l’Ile de France. Il m’emmène chez lui prendre de l’eau et laisse le portail ouvert pour que je puisse repasser faire le plein demain matin.

Parmi les commentaires reçus ce soir, je découvre celui de Slavica, la sœur de mon hôte d’hier soir qui vit à Paris. Une boucle est bouclée.

Cette Serbe regrette d’avoir quitté l’Autriche.
Une joyeuse fanfare anime la sortie du mariage.
Zoran, Vladimir et moi.
Les bacs collecté débordent souvent.
Les bords de routes sont jonchés de détritus.
La gare de Stalač est en piteux état.
Des bancs de collection.
Celui-ci est estampillé Belgrade.
Comme promis, voici la gamelle yougoslave. Ici fermée avec son étui et les couverts.
Et là, dépliée prête à servir. Gourde, bac de cuisson, bol et gamelle.

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Une réflexion sur “Zoran et ses présidents.

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