Jour 34, vendredi 1er mai
Belgrade, 0 Km (mais 15 à pied)
Les orchestres de style tzigane qui vont de terrasse en terrasse ont bercé mon endormissement sans le perturber et la nuit a été excellente. Ce matin, ma première mission consiste à retirer de l’argent liquide pour assurer mes petites dépenses puisque ici l’euro n’a pas cours et je dois me munir de dinars Serbes. Sans m’en rendre compte, je déroge à une de mes règles puisqu’on est le 1er mai qui est jour férié aussi en Serbie. Et en plus je m’emmêle un peu les pinceaux dans les taux de change, si bien que je retire une somme trop importante. Pas grave, je pourrai les changer avant de sortir du pays. Cela me permet d’acheter quelques viennoiseries pour assurer mon petit déjeuner.
Je propose à Tarikde faire la découverte à pied de la ville qui est proposée ce matin, mais le thème, Belgrade, du XXe siècle, ne l’intéresse pas. J’y vais donc seul. Le groupe est composé d’une dizaine de personnes dont un Suisse, un Texan, deux Italiens, une Moscovite, quatre Grecs et un petit Français.
Le guide s’appelle Mickael, il est diplômé d’histoire et de philosophie, il est passionné et passionnant. Je le retrouverai l’après-midi pour un deuxième tour de ville, avec Tarik cette fois, sur le thème plus général de l’histoire de Belgrade depuis sa fondation. Le moins qu’on puisse dire est que l’histoire de cette ville n’est pas un long fleuve tranquille. Occupée depuis plus de 6000 ans, la cité stratégiquement placée à la confluence de la Save et du Danube, à connu une centaine de batailles, 44 destructions et à porté 18 noms différents au fil de son histoire.
Fondée par des Celtes, elle a connu la domination des Romains du 1er au 5ème siècles puis elle a été sous la domination successive des Huns, Goths, Sarmates, Ostrogoths, Hongrois, Bulgares jusqu’à 1521, date à laquelle Souleimane le Magnifique a intégré la ville blanche dans l’empire ottoman, non sans l’avoir complètement rasée au préalable. Cette domination ottomane allait durer plus de trois siècles mais avec des éclipses car la montée en puissance de l’empire austro-hongrois allait faire basculer Belgrade alternativement d’un empire à l’autre, avec à chaque fois des sièges, des batailles et des massacres. Il y eut aussi des parenthèses d’indépendance suite à plusieurs soulèvements serbes et les Ottomans finirent par accepter l’autonomie de la Serbie en 1830. Ce royaume de Serbie restait néanmoins sous la pression de l’Autriche-Hongrie qui voulait s’étendre vers la mer noire. C’est cette tension qui amena Gavrilo Princip, un anarchiste serbe, à assassiner l’empereur François-Ferdinand à Sarajevo, élément déclencheur de la première guerre mondiale, dont Belgrade fut la première victime puisque les troupes impériales la bombardèrent dès le 29 juillet. Libérée par une armée franco-serbe, la ville devint en 1918 la capitale du royaume des Serbes Croates et Slovènes, qui allait donner naissance à la Yougoslavie.
Occupée par les Nazis en 1941, Belgrade et la Serbie subirent aussi les atrocités commises par les Oustachis croates, alliés des occupants. Les résistants républicains menés par Tito contribuèrent à la libération du pays qui a perdu 2 millions d’habitants dans le conflit.
Le dernier épisode de cette histoire dramatique est lié à l’implosion de la Yougoslavie dans les dernières années du siècle, avec l’épisode du bombardement de Belgrade par les forces de l’OTAN en 1999 qui fit des victimes civiles que les Serbes honorent aujourd’hui encore, se posant en victimes, en omettant les atrocités commises en Bosnie et au Kosovo. Ce pays a déclaré son indépendance, statut qui n’est toujours pas admis par la Serbie et ses alliés.
C’est cette histoire tourmentée que Mickaël nous fait découvrir au cours de deux déambulations de trois heures chacune, de la forteresse à l’unique mosquée de la ville, du superbe hôtel Moscou au plus ancien bar, de la première école ottomane à la somptueuse église orthodoxe construite en 2020.
Quelques anecdotes en vrac sur Belgrade
Un hôtel de la ville a accueilli en mai 1896, soit un an après l’invention du cinéma, plusieurs présentations des films des frères Lumière. L’hôtel en question porte aujourd’hui leur nom, « Hôtel Lumière ».
Chez les Serbes, la boisson a une vraie signification ; ainsi le rakija, alcool de fruits, est bu de préférence le matin, avec le café, pour lancer la journée. Le critère de qualité pour cet alcool, fait surtout à partir de prunes, est qu’on doit le sentir arriver dans l’estomac et non dans la gorge.
L’hôtel Moscou, emblématique de Belgrade, ne peut pas prétendre à la cinquième étoile car il ne dispose pas de piscine. Et il est impossible d’en construire une à cause de la mauvaise qualité du sous-sol.
Le premier tramway a circulé en 1894, dix ans avant la première voiture, celle du roi. Faute de pompe à essence, le chauffeur de sa majesté achetait à la pharmacie des liquides avec lesquels il fabriquait lui même le carburant.
Les transports en commun sont gratuits.
Nicola Tesla, grand inventeur du XXème siècle est né en Serbie. Ses cendres sont présentées dans un musée de Belgrade. Archétype du savant fou, il est réputé pour n’avoir jamais serré la main de quiconque et avoir résisté aux avances de Sarah Bernhardt. Il ne s’est d’ailleurs jamais marié.
A l’époque ottomane, Belgrade a compté jusqu’à 200 mosquées, qui ont toutes été détruites sous la domination austro-hongroise, sauf une, la mosquée Bajrakli qui est aujourd’hui le point de départ du pèlerinage à La Mecque.
Le zoo du parc Kalemegan a été ouvert en 1936 et il abrite un pensionnaire qui était présent à l’inauguration, un alligator qui a donc 90 ans.
La statue de la victoire, réalisée par un artiste croate, devait célébrer le retrait de l’empire ottoman. Mais sa nudité a effrayé les esprits bien pensants qui l’ont remisée jusqu’en 1928 où elle a été placée sur la forteresse pour fêter les 10 ans de l’armistice de la grande guerre.
Durant leurs huit années d’école primaire, les jeunes Serbes apprennent obligatoirement l’anglais. En cinquième année, ils choisissent une seconde langue entre italien, allemand, français, russe ou, plus rarement, espagnol.
L’école enseigne aussi la lecture et l’écriture des alphabets latin et cyrillique. Ce dernier a été réduit à 30 lettres, soit 9 de moins que l’alphabet russe, afin de favoriser l’accès des masses à l’écriture.
Toutes les indications officielles sont en cyrillique, mais l’alphabet latin est courant dans le quotidien, par exemple dans les informations commerciales.
M. Dositej est connu pour avoir été le premier ministre de l’éducation du pays et pour avoir introduit la pomme de terre en Serbie.
Je rentre à l’auberge vers 18h, avec 15 Km de marche à pied dans les jambes, ce que je trouve bien plus fatiguant que 80 Km de vélo ! Une petite pause s’impose avant de ressortir pour profiter de ma deuxième soirée à Belgrade. Ce sera un petit restaurant dans la rue Skadarska, où je goûte un ćevapi, sorte de petites saucisses servies avec des frites. Je mange plus de viande en un repas que dans tout le reste de mon voyage. Un dernier moment avec Tarik qui veut me revoir à Istanbul, et je me couche, toujours bercé par les musiques tziganes.













En savoir plus sur Pédaler pour découvrir et rencontrer.
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.
