Jour 33, dimanche 15 septembre 

Rivière Tanimas-Ghudara, 23 Km.

Un oasis de solidarité.

Comme je le craignais, aucun animal n’est descendu de la montagne pour s’abreuver près de mon bivouac. Ou alors ils ont été très discrets. Je pense qu’ils vont affluer dès que j’aurai le dos tourné.

Ce matin, le feu B&B fonctionne moins bien qu’hier soir, résultat, le café est tiède. Et en plus je n’ai quasiment plus rien à manger, que des barres chocolatées et une pomme. Je pars donc bien décidé à couvrir rapidement les 20 kilomètres qui me séparent de Ghudara, le village le plus important de la vallée, pour y faire un bon repas et remplir ma sacoche de nourriture. Bien fâché, je devrais y être vers 11h. Ça, c’est la théorie…

À peine 2 kilomètres au compteur et déjà il faut déchausser pour traverser un gué. Le bain de pieds glacé n’était pas à mon programme, mais je n’ai pas le choix. Du coup je reste en claquettes car je sais qu’il y en aura d’autres.

Plus j’avance, plus la végétation s’étoffe, il y a même de vrais arbres qui résistent étonnamment à la voracité des vaches et aux besoins en bois de la maigre population locale. Mais l’essentiel reste composé de petits épineux qui m’inquiètent un peu car leurs épines sont très longues et acérées, capables de passer un travers un pneu, tout Schwalbe qu’il soit.

Mais assez rapidement ce sujet n’en sera plus un car la végétation s’étiole et le paysage redevient très minéral, la faute à de nombreux éboulis qui envahissent tout, y compris la piste. Celle-ci a même été recouverte par une énorme coulée de boue, aujourd’hui solidifiée, qui oblige à un long détour.

La présence de troupeaux me vaut d’assister à une chasse à courre : trois chiens de berger déboulent soudain devant moi, lancés à folle allure à la poursuite d’un lapin qu’ils ont débusqué. Malgré sa vitesse de course et sa capacité à zigzaguer, le pauvre lapin finit dans la gueule d’un des trois canidés qui l’emmène à la rivière pour le noyer avant sans doute de le dévorer.

Plus j’avance et plus la progression est difficile sur cette piste parsemée d’éboulis et la moindre petite montée est difficile à franchir. Et après une douzaine de kilomètres, c’est la tuile, ma roue arrière crève sur un caillou plus pointu que les autres. Une fois encore, il faut décharger entièrement Colibri, démonter la roue et changer la chambre à air. Au passage, merci au petit gars qui m’a vendu sa pompe! Je n’ai pas chronométré, mais l’opération doit bien me prendre une heure. Une heure de plus à attendre pour mon estomac qui crie famine.

Il me faudra encore presque deux heures pour couvrir les dix derniers kilomètres, avec la hantise de crever de nouveau sur ces caillasses très tranchantes. Du coup, je roule au ralenti pour en éviter le maximum et je franchis certains passages à pied pour limiter les risques.

Il est plus de 14h quand j’arrive enfin à Ghudara, village de 400 âmes, seul endroit de ravitaillement possible sur les 270 kilomètres de la Bartang. Quand une femme me propose le thé et l’hébergement, je dis oui immédiatement et je dévore le pain à la confiture d’abricots qu’elle me sert.

Un de ses trois enfants me guide ensuite pour aller à l’épicerie, totalement introuvable pour celui qui ne connaît pas. C’est une maison comme les autres, sans aucune indication extérieure. J’y trouve des œufs, des gâteaux secs, des barres chocolatées, mais rien de consistant. En fait les habitants produisent eux mêmes les aliments essentiels, pain, viande, laitages, pommes de terre, et ne les achètent donc pas. Deux cyclistes autrichiens me signalent une autre épicerie où je trouve des pâtes, mais toujours pas de miel ni de confiture pour mes petits déjeuners. Je serai au pain et aux gâteaux secs.

L’arrivée de Carlos, un cycliste belge en congé sabbatique, fait que je ne serai pas seul ce soir dans la maison tenue par Anissa et son mari Khamoros.

Ghudara est un véritable oasis de verdure au milieu de cet univers minéral. Les habitants ont planté des arbres, des parcelles cultivées séparent les maisons, dont certaines sont entourées de clôtures soignées ; c’est sans doute le plus joli village que j’ai vu jusqu’à maintenant. Cela tient peut-être à son histoire particulière : le 7 décembre 2015, à l’heure du déjeuner, un tremblement de terre a détruit la quasi totalité des maisons, sans faire de victimes. Du coup, il a fallu tout reconstruire et le gouvernement a apporté son aide en fournissant des pompes à eau, un tracteur et l’électricité, arrivée ici en 2022 ! 

Cet événement, ajouté à la situation très isolée du village, a aussi créé une formidable solidarité au sein de la population. J’en suis témoin en assistant au battage des céréales à l’aide du fameux tracteur qui passe de parcelle en parcelle pour battre les gerbes préalablement fauchées et liées. Tous les hommes du village travaillent ainsi ensemble durant environ deux semaines pour récolter les précieux grains de blé qui permettront de fabriquer du pain toute l’année. Comme j’arrive au chantier à l’heure de la pause, je suis convié à partager le thé et le copieux repas à base de pommes de terre. Mais je me contente de boire du thé car Anissa vient juste de me servir une soupe consistante. En revanche, la fine équipe du village ne se fait pas prier pour manger et partager un bon moment de rigolade avant de se remettre au travail. Je note qu’ici les femmes participent à la vie sociale, au même titre que les hommes ;  elles ne sont pas ces ombres furtives qui déposent la théière et partent ensuite se cacher dans la cuisine.

Quand les hommes se remettent au travail sur une autre parcelle, je les accompagne et reste un moment à échanger avec eux, puis je fais un nouveau tour du village, tandis qu’ils poursuivent leur tâche jusqu’à la nuit tombée. 

De retour chez Anissa, je partage un plat de pommes de terre avec Carlos, avant qu’on se couche dans la vaste pièce centrale de cette maison typique du Pamir, qui a d’ailleurs résisté au tremblement de terre, sans doute grâce à sa structure en bois.

La journée commence par un bain de pieds.
Je ne suis pas seul sur la route.
Et rebelote !
A l’entrée de Ghudara.
La batteuse engloutit les gerbes.
Les précieux grains de blé sont mis en sacs.
La pause des travailleurs est partagée en famille.
Malgré la rudesse de la tâche, la bonne humeur est de rigueur.
Non, pas d’éruption volcanique ce soir.

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5 réflexions sur “Jour 33, dimanche 15 septembre 

  1. Bonjour Pascal,

    Je suis content de pouvoir te laisser un petit message de félicitations et d’encouragements ( mais j’espère que  » ça marchera  », j’ai rencontré des difficultés de manipulation d’internet )

    Amitié et à bientôt

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