Jour 36, Mercredi 18 septembre 

Basid-Dasht, 46 Km.

Les proportions inversées.

Une super nuit, le soleil de retour, et voilà le bonhomme complètement retapé. Je me réveille en très bonne forme et le petit déjeuner de mon hôte, Nemat, va compléter ce sentiment de bien-être, avec au menu du café, des œufs de cane et… des crêpes ! Décidément ce garçon sait recevoir. Travailleur expatrié en Russie (il travaille dans le domaine des explosifs, je n’ai pas souhaité en savoir plus), il vient aider ses parents à tenir l’auberge de la Panthère des neiges durant ses vacances d’été. Et visiblement il finance les travaux d’agrandissement en cours d’un établissement qui est déjà bien au-dessus de la moyenne et adapté aux normes européennes : chambres avec de vrais lits, toilettes « normales », chauffage, etc. Ne manque qu’une connexion internet que Nemat va pourtant essayer de me fournir en partageant la sienne, mais en vain; le message adressé à Marthe et aux filles ne partira jamais.

Avec l’aide de Nemat, je vérifie le bon état de mon matelas gonflable. Et le plongeant dans une mare d’eau claire, on détecte pas moins de quatre minuscules trous, œuvre des épines d’avant-hier. La tentative de les boucher avec les nouvelles rustines sans dissolution semble fonctionner. Test grandeur nature ce soir.

C’est donc dans de bonnes dispositions que je démarre cette journée qui doit m’amener à Siponj, 40 kilomètres plus loin, avant-dernière étape dans la vallée de Bartang. Les premiers kilomètres sont marqués par de très nombreux arrêts photo car le paysage est magnifique; la Bartang se fraye un chemin entre des montagnes rougeoyantes, avec en arrière plan le sommet enneigé du pic Khatsvor, 5.212 mètres. Plus loin, elle s’enfonce dans des gorges vertigineuses au milieu desquelles je me sens tout petit. Et comme en plus la piste est plutôt facile, je suis payé de mes efforts et de la mauvaise journée d’hier. Cette fois les propositions sont inversées, c’est 5% de souffrance pour 95% de plaisir.

À mi-chemin je fais une pause casse-croûte sous un pommier qui m’offre généreusement des fruits que je croque sur place et dont je fais provision car les fruits sont rares. Quelques kilomètres plus loin, à l’entrée du village de Darzhormch, je suis hélé par un monsieur en costume qui m’invite à boire le thé. Je n’ai pas faim puisque je viens de grignoter, mais son allure m’inspire et je suis largement dans les temps. Sator est un des quinze instituteurs de l’école du village qui accueille une cinquantaine d’enfants. Il est midi, c’est l’heure de la pause entre la session du matin pour les grands et celle des petits qui viennent l’après-midi. Sator enseigne notamment l’anglais et il s’étonne qu’en France presque personne n’apprenne le russe.

L’après-midi se déroule sans histoire, la piste est plutôt acceptable, sauf quelques portions de galets qui mettent à mal mon dos. Je fais tout de même une rencontre amusante, cinq ou six gars, à pied ou à vélo, munis de pelles et visiblement chargés de l’entretien de la piste. Il est vrai qu’entre l’érosion naturelle et les secousses sismiques fréquentes dans la région ( le Pamir continue de s’élever d’un centimètre par an), les chutes de pierres sont quotidiennes et ils les poussent sur le côté. Ceux qui ont choisi le vélo se déplacent par à -coups. Et pour cause, leurs vélos de ville équipés de pneus trop fins sont crevés, ce qui les oblige à s’arrêter environ tous les 500 mètres pour regonfler. Et aussitôt après, ils repartent à toute vitesse pour filer le plus loin possible avant de devoir remettre de l’air. Ce qui ne les empêche pas d’avoir le sourire et de me saluer en plaisantant.

Il est tout juste 15h quand j’arrive à Siponj, aussi je décide de continuer un peu, histoire de m’avancer pour demain. J’arrive ainsi au village suivant, Dasht, qui est accueillant mais situé au pied d’un éperon rocheux qui cache déjà le soleil. Du coup, j’emprunte une petite passerelle qui m’amène sur l’autre rive, dans le hameau de Visav. Avec l’autorisation du propriétaire, je m’installe dans un champ, sous un noyer majestueux. À peine la tente montée, Fotima, son épouse vient me chercher pour le thé, qui, en l’occurrence, sera un café, accompagné de mortadelle à la mayonnaise et d’une salade de lentilles. Cela fera office de dîner, ce qui ne va pas encore diminuer ma provision de nourriture dans la sacoche avant droite ! Le mari et le beau-père s’activent pour peaufiner la maison construite en 2022. Ils en sont à l’aménagement de la cuisine qui sera parfaitement équipée, avec four, plaque de cuisson et réfrigérateur. Mais pour alimenter ces appareils, il faudra l’appoint d’un générateur car le courant fourni par le réseau est trop faible. C’est le cas dans beaucoup de foyers qui, de ce fait, disposent d’un double réseau électrique, l’un pour les besoins courants, comme l’éclairage et la recharge des téléphones, l’autre alimenté par un groupe électrogène pour les besoins ponctuels, tels que l’eau chaude.

La fin d’après-midi se passe à contempler le paysage et à répondre aux gamins qui vont et viennent autour de la tente et me lancent des « hello » à la chaîne, jusqu’à ce qu’ils arrivent les bras chargés de pommes qu’ils m’offrent à tour de rôle. Trop mignons. Deux autres passent avec des cannes à pêche artisanales, alors je les suis jusqu’à la rivière pour assister à leur quête de poisson. Et ils sont tout fiers quand ils en sortent un minuscule des eaux tumultueuses de la Bartang. Vers 19h, la nuit tombe, tout le monde s’éclipse, je me réfugie sous la tente, quelque peu inquiet de la bonne tenue de mon matelas.

La Bartang se fraye un passage.
Tout petit.
Jeu de formes et de couleurs.
Une noria pour l’irrigation.
Une traversée un peu sportive.
Le soleil disparaît.
Des pommes en guise de bienvenue.

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