Jour 38, vendredi 20 septembre. 

Rushan-Shipad, 61 Km.

Un accueil exceptionnel.

Crevaison lente, d’accord, mais crevaison quand même. Le dicton « jamais deux sans trois » s’est donc vérifié. Je me souviens que ma roue arrière a tapé fort dans un nid de poule juste avant d’arriver sur l’asphalte de Rushan. Un moment d’inattention dû à l’euphorie de retrouver enfin du bitume. La réparation me prend un bon moment et j’en profite pour nettoyer et graisser légèrement la chaîne et le dérailleur. 

Ma prévision du jour est de faire un gros tiers du chemin vers Qalai Khumb, soit une soixantaine de kilomètres. La Pamir Highway suit la rivière Panj qui marque la frontière avec l’Afghanistan ; c’est un axe majeur du pays, qui relie la capitale au Pamir et à la Chine. C’est d’ailleurs pour cela que les Chinois ont entrepris d’énormes travaux d’amélioration de cette route, vitale pour leurs exportations. C’est une des branches des fameuses nouvelles routes de la soie.

Mais pour le moment, je roule sur une portion qui n’a pas vu l’ombre d’une amélioration depuis des décennies. Certes il y a eu du bitume, mais il n’a pas survécu partout au passage des milliers de camions qui le défoncent sans répit. C’est incroyable de voir ces semi-remorques circuler au ralenti sur cet axe majeur, dont le revêtement est totalement défoncé. Parfois ils vont à peine plus vite que moi et ont des difficultés à me dépasser. Bien entendu, certains tombent en panne et bouchent le passage pour les autres. Le pneu de camion est le déchet le plus visible sur le bord de la route.

Il n’empêche que pour moi, la circulation est moins difficile que dans la vallée de Bartang car les portions encore asphaltées sur quelques centaines de mètres offrent des moments de répit bienvenu. C’est aussi l’avis de Paul, parti de Paris en avril avec la Géorgie pour destination, et qui a finalement décidé de continuer plus loin vers l’Est, déjà jusqu’à Osch, et plus si affinités. On papote un bon moment dans le village de Sanobod où je fais ma pause déjeuner, puis chacun repart dans sa direction, avec les informations fournies par l’autre.

L’après-midi est fatigant par la chaleur, la poussière soulevée par les camions et les petites montées qui se succèdent. La proximité de l’Afghanistan attire souvent mon regard, ce qui me vaudra trois moments amusants. C’est d’abord une patrouille de quatre militaires qui me surprend en train de photographier l’autre rive de la Panj. De loin, le chef me fait des grands signes pour me faire comprendre que c’est interdit. Arrivé à leur hauteur, je m’arrête, attendant la sanction. « Photo, no » me dit le chef, puis il me fait signe de filer, sans même me faire effacer l’image interdite. En fait, ils surveillent la frontière pour limiter le trafic de drogue et pour empêcher les infiltrations de groupes islamistes qui tentent de déstabiliser le Tadjikistan à partir de bases en Afghanistan. J’aurais pu être là en repérage…

J’ai ensuite la surprise de m’entendre héler à deux reprises depuis l’autre côté, à des endroits où la rivière est si peu large qu’on peut se parler d’une rive à l’autre. C’est d’abord un monsieur sur son âne qui m’appelle en agitant les bras, puis un groupe d’écoliers qui me lancent des « Hello »! sonores. C’est triste de penser que ces deux peuples qui n’en sont qu’un seul, les Pamiris, sont séparés par une frontière tracée sous les ors de Versailles à l’issue d’un conflit dans lequel ils n’avaient rien à voir. Et l’histoire récente leur interdit même de se rendre visite…

Quand mon compteur affiche les 60 kilomètres prévus, je ne cherche pas à faire de rab, juste à trouver un village, gage d’eau courante et de verdure. Ce sera Shipad, au kilomètre 62. Un grand type poivre et sel, sec comme un coup de trique, qui fauche de l’herbe, me salue chaleureusement; je lui demande où je peux planter ma tente, il m’indique son jardin, je pose Colibri sous les pommiers et je m’allonge dans l’herbe fraîche. Dix minutes plus tard, il vient me chercher et m’indique que je peux dormir sur son estrade munie d’un toit. Un montage de tente en moins, ça ne se refuse pas. Je remercie le monsieur qui s’appelle Murjno, je déroule mon duvet sur le tapis et me voilà prêt. C’est alors que le thé arrive, puis les tomates du jardin, puis le plat de pommes de terre à l’oignon, puis les délicieuses poires du jardin et les bonbons. Moi qui n’avait pas fait de vrai repas de la journée, je ne laisse pas une miette de toutes ces bonnes choses.

Murjno ne me quitte pas, il semble avoir fini sa journée de travail. On reste ensuite assis côte à côte à admirer le paysage, surveiller les animaux de la ferme et guetter le passage des camions au loin sur la route. Le temps semble suspendu. Vers 19h, son épouse vient traire une vache, il change les autres d’emplacement selon une logique qui m’échappe totalement. 

Des enfants viennent me voir ; le mot France évoque immédiatement le nom de M’Bappé à celui qui porte le maillot de Manchester United. Il me confirme qu’il regarde les matchs de Première League à la télé. 

La nuit tombe et mon hôte sent mon envie de dormir, il me regarde changer de tenue et me glisser sous les plumes, puis s’éclipse en emportant le plateau du repas. La manja, l’estrade, est construite au -dessus du torrent qui fournit l’eau à la maison et au jardin. C’est donc un doux glouglou qui m’accompagne au pays des rêves.

La frontière est bien là.
Un camion en panne et ça bouchonne.
Un petit village afghan et sa verdure.
La Panj creuse son sillon dans la roche.
Murjno m’explique beaucoup de choses, mais je ne comprends pas tout.
La manja, a la fois salle à manger et chambre.
Patates cuite à la graisse et oignons crus, un grand classique tadjik.

Laissez un commentaire, cela me fera plaisir.