Ak Tal- Kuna Kurgan, 48 km
La vallée des yaks.
Les chiens errants ont perturbé ma nuit mais je leur dois toutefois un beau moment ; comme je sortais de la tente pour essayer de les éloigner, j’ai levé les yeux vers le ciel, totalement exempt de tout éclairage nocturne, y compris lunaire puisque c’est nouvelle lune. Le nombre d’étoiles visibles est bien plus important que chez nous et surtout la Voie lactée est parfaitement dessinée. Je suis resté un bon moment à admirer ce spectacle dans toutes les directions.
Au matin ce sont encore les chiens qui sonnent le réveil un peu avant 6h. La nuit a été froide et je mets un peu de temps à me décider à quitter mon duvet douillet. Trois tasses de café ne seront pas de trop pour me réchauffer avant que le soleil ne sorte de derrière les monts d’Est.
Je prends le chemin du retour sans avoir revu Philippe qui a dû trouver une voiture pour l’emmener jusqu’au point de départ de ses chemins de traverse.
Vu dans l’autre sens, le paysage est évidemment un peu différent, mais tout aussi charmant, surtout sous les rayons obliques du soleil matinal. A l’approche de la maison où j’ai été accueilli hier, je vois les silhouettes de la mère et la fille sur le bord du chemin. On se salue chaleureusement, mais pas d’invitation, privilège réservé aux hommes. Le patriarche, je le croise un peu plus loin, de retour d’emmener ses bêtes à la pâture. Toujours aussi chaleureux, il garde ma main dans les siennes tandis que j’essaye de lui raconter ma nuit à Ak Tal. Il me propose le thé, mais je n’ai pas envie de faire demi-tour, alors il n’insiste pas et me libère avec un immense sourire et après avoir soigneusement refermé la fermeture éclair de ma veste.
À mi-chemin, un hameau se présente. Ayant faim, je fais une halte rafraîchissement mi-innocente mi-intéressée. Et ça marche; un gars descend de son camion et me fait des grands signes. « Davaï, davaï » crie-t-il. Je ne me fais pas prier et déboule sur le chemin qui mène à la ferme. Mairanbek et Kolia sont deux frères kirghizes qui élèvent des yaks dans la vallée. Ils m’expliquent que 80% des habitants du Pamir oriental sont Kirghizes, ce que j’avais remarqué à Alichur. Ils m’offrent un grand bol de lait de yak, très gras, recouvert d’une belle épaisseur de crème, et du pain beurré au beurre de yak, très jaune et très goûté.
Une fois rassasié, je veux prendre congé, mais ils m’emmènent au milieu du troupeau et me demandent mon téléphone. Ils veulent absolument me photographier devant leur plus beau taureau, un animal de 600 kilos. Pas un souci pour moi car j’ai constaté auparavant que ces animaux sont très placides, voire craintifs. D’ailleurs, quand je m’approche, le bestiau recule et il faut que Kolia se mette en face et le renvoie vers moi pour que son frère puisse faire la photo souhaitée. Quelle rigolade !
Arrivé à Murghab, je m’arrête à la banque, où j’apprends que le transfert d’argent n’a pas pu se faire pour une sombre histoire de code secret. Mais Shamima n’a pas lâché l’affaire; elle a alerté sa sœur, qui a effectué un virement sur le compte d’une amie qui habite à Murghab. Celle-ci arrive dix minutes plus tard et me remet les précieux somoni sous le regard intrigué de la banquière.
En revanche, côté internet, c’est toujours la cata, le réseau n’a pas été rétabli et il m’est donc impossible de mettre à jour mon blog. Même WhatsApp reste muet, toute communication avec la France est donc impossible, seul la téléphonie locale fonctionne. Du coup, je quitte la ville et je prends la route vers ma prochaine étape, un circuit d’environ 80 kilomètres avec deux curiosités à voir.
Les cartes m’indiquent un lac à quelques kilomètres, mais quand je l’atteins, je dois immédiatement battre en retraite, assailli par une nuée de moustiques voraces. Dépité, je remonte vers le village situé juste au-dessus, qui ne m’inspire pas du tout. Kuna Kurgan est une ville qui a été importante de par sa position sur la route qui mène à la Chine. Mais aujourd’hui, supplantée par Murghab, c’est une ville fantôme, abandonnée par la plupart de ses habitants. Je la traverse au ralenti, demandant ici et là un emplacement pour ma tente, mais sans succès, y compris dans le petit jardin qui entoure la mosquée, seul espace vert de cette ville grisâtre. « C’est un mosquée » me répond un vieux barbu devant l’édifice en ruine. Merci, j’avais remarqué.
Un espace moins poussiéreux que les autres attire mon attention ; je demande, on va chercher quelqu’un qui parle anglais, et d’un coup, le cauchemar se transforme en rêve. Ikhbal est l’une des institutrices de l’école, où elle enseigne notamment l’anglais. Elle vit là avec sa mère, sa sœur, son frère, leurs conjoints et leurs enfants, en tout dix personnes sous le même toit. Les hommes, guides pour touristes, sont absents pour la semaine. Je suis convié dans la maison familiale, modeste d’extérieur mais très grande et aménagée avec soin. Le niveau de vie est largement supérieur à ce que j’ai pu constater jusqu’à maintenant. On me sert le thé, accompagné d’un énorme plov à la viande de yak pour au moins quatre personnes, de la pastèque, de la confiture, des bonbons, etc. Et très vite Ikhbal me désigne la pièce où je pourrai dormir.
La soirée se passe à jouer avec les enfants, je leur apprends « Scions scions du bois pour la mère Nicolas », ils me montrent leurs jeux de cartes illustrés de figurines internationales, ils montent sur mon dos, c’est la grosse rigolade. Vers 19h, une maman donne un ordre, ils me prennent par la main et m’emmènent solennellement dans la salle à manger. Je suis convié à partager le repas familial, ce qui est un honneur, même si je n’ai pas faim. La nappe est posée à même le sol, tous les ingrédients sont apportés en même temps, le plov au centre, et chacun picore à sa guise.
Les deux bébés de trois mois et un an sont au centre de toutes les attentions, le plus petit est vigoureusement bercé dans le berceau traditionnel, l’autre passe de bras en bras. Il me fait d’énormes sourires et apprécie que je le prenne à mon tour. Les femmes pensent que je lui rappelle son grand-père disparu.
Puis vient l’heure du coucher et là, c’est plus compliqué car les gamins sont bien énervés et les deux bébés ne veulent pas dormir non plus. Mais la maison s’apaise peu à peu et le sommeil rattrape tout le monde.









