Jour 21, mardi 3 septembre.

Bash-Gumbez-Murghab, 84Km.

La parenthèse asphaltée.

Sommeil agité à cause du vent qui a secoué la tente jusque tard dans la nuit. Ma tentative matinale d’allumer le réchaud se solde par un nouvel échec ; il va falloir que j’appelle son maître, mais pour cela il faut du réseau ; ce soir à Murghab j’espère.

Un peu de bois arrosé d’essence me permet de confectionner deux tasses de café qui feront office de petit déjeuner. Et à 7h30 je quitte cet endroit peu agréable pour me relancer sur l’asphalte de la Pamir Highway.

Cette fameuse M41 a été construite par les soviétiques dans les années 30. Terminée en 1933, c’est l’épine dorsale du Tadjikistan qui relie Douchanbé, la capitale, à Osch au Kirghizistan en passant par Khorog, la capitale régionale du Haut Badakchan, la région autonome du Pamir. En tout un millier de kilomètres, mais de qualité très inégale. De Douchanbé à Qalai Khumb, c’est une route magnifique, digne de nos nationales, aménagée par les Chinois; puis jusqu’à Khorog c’est de la piste sur laquelle des travaux gigantesques sont en cours (menés par des entreprises chinoises), puis c’est un asphalte honnête jusqu’à Karakul, avant de redevenir piste jusqu’à Osch.

C’est sur la portion d’asphalte honnête que je circule aujourd’hui, et je ne m’en plains pas. Même si elle est émaillée de nids d’autruches, elle est très acceptable, surtout à vélo. Avec mes deux roues de cinq centimètres de large, il est aisé d’éviter les trous et les obstacles, d’autant que le faible trafic me laisse toute latitude pour zigzaguer. C’est beaucoup plus compliqué pour les camions : avec leurs six ou huit essieux, leurs vingt roues et leur empattement de trois mètres, ils ont bien du mal à éviter les pièges. J’en vois d’ailleurs plusieurs arrêtés pour changer une roue ou remplacer une pièce mécanique. Il faut dire que les engins ne sont pas jeunes; beaucoup ont déjà eu une longue carrière en Europe et portent encore la signalétique de transporteurs ou déménageurs allemands ou néerlandais. Les millions de kilomètres au compteur ne leur font pas peur ! Je remarque aussi qu’ils roulent souvent en convoi afin de pouvoir s’entraider en cas de pépin. C’était ma rubrique « les routiers sont sympas ».

Après un dénivelé positif de 300 mètres, je franchis le col de Neizatash, à 4.137 mètres. La route descend ensuite jusqu’à Murghab, située à 3.650 mètres. Sur la première partie, j’ai l’impression de rouler sur la route 66, aux USA; c’est tout droit et c’est désertique de chaque côté. Puis la route se glisse dans un massif montagneux assez spectaculaire, avec des roches d’un ocre qui tire sur le rouge. L’impression de solitude est toujours aussi intense car il n’y a aucun village, aucune habitation. Le seul hameau indiqué sur les cartes, Mamazair, compte une seule maison. Il y a un panneau d’entrée avant la maison et un de sortie juste après; un gag ! Et en plus la maison est vide; je le sais car je tente de m’y faire offrir un thé, mais il n’y a personne. Sauf un chien qui m’emboîte le pas et trottine à mes côtés, sans doute pas par amour, mais plutôt alléché par les odeurs de nourriture qui émanent de ma sacoche avant droite, qu’il a très bien identifiée comme étant celle du garde-manger.

Murghab où j’arrive vers 13h, est une ville de 14.000 habitants, ce qui est significatif dans cette région dépeuplée. C’est une ancienne implantation de l’armée russe, qui retrouve vigueur depuis l’indépendance en 1991. À mon entrée dans la ville, je suis assailli par une bande d’élèves de l’école qui sont justement en récréation. Rentrés depuis hier, ils arborent tous l’uniforme et sont soigneusement coiffés. Nos échanges sont très limités car l’anglais ne semble pas être leur matière préférée. Comme tous les enfants, ils sont très attirés par la mascotte des JO accrochée à mon guidon. Un coup de sifflet du maître met un terme à ce contact chaleureux.

Je prends ensuite le temps de faire le plein d’eau à une pompe publique, avec un échange de bons procédés avec la dame qui arrive juste avant moi : je pompe pour remplir ses seaux, elle pompe pour remplir mes bidons. Et je me mets à la recherche de la fameuse banque pour effectuer un retrait. L’établissement présente bien, le distributeur affiche le logo Visa, tout s’annonce idéalement. Hélas ma carte n’est pas reconnue. Et ce n’est pas comme au flipper : tu peux secouer l’appareil, ça ne te fait pas gagner des points. La charmante caissière m’explique en effet que le DAB ne reconnaît pas les cartes Visa. Et je fais comment, moi ? C’est la dernière ville avant deux semaines et j’aimerais bien avoir un peu de souplesse dans mon budget. Je propose d’effectuer un virement et de récupérer du cash, mais ce n’est pas possible. Me vient alors l’idée d’appeler mon ange gardien, Shamima, la jeune femme de Khorog. Je la mets en relation avec la caissière et on trouve un accord, elle fait un virement, je récupère le cash et je la rembourse à mon retour à Douchanbé où elle travaille. Je dois juste lui envoyer une copie de mon passeport. Oui mais voilà, la ville est en panne d’internet depuis deux jours. Demain ? Peut-être…

En attendant, je m’installe dans un des hôtels de la ville où je me régale d’une longue douche chaude et je me rase, reprenant ainsi visage humain. Il faut dire que j’étais dans un tel état que même mon téléphone ne me reconnaissait pas. Je vous jure : la reconnaissance faciale ne fonctionnait plus ! La grosse lessive n’est pas un luxe non plus car le sac de linge sale commençait à sentir le renard.

Après cela je fais le point sur mon parcours en essayant d’établir des étapes au jour le jour jusqu’au 30 septembre, date de mon train Douchanbé -Tashkent. Même en  tenant compte des grosses difficultés qui m’attendent, je devrais pouvoir inclure toutes les variantes que j’ai envisagées, à savoir aller explorer les trois vallées qui partent en étoile de Murghab. Avec encore quatre jours de marge en cas de coup dur ou de coup de pompe. Chouette !

Pour fêter cette bonne nouvelle, je m’offre un plov accompagné d’une bière. C’est pas tous les jours fête !

Ce chien fait un bout de route avec moi.
Au milieu de nulle part.
Une marmotte peu farouche.
Seul sur la Pamir Highway.
La panthère des neiges, star de Murghab.
Accueilli par les écoliers.

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