Langhar-Kargush, 7 Km. (+70)
Hep, Taxi !
Ma nuit est un peu perturbée par cette histoire d’argent ; en faisant mes comptes, je m’aperçois que je risque de manquer d’ espèces d’ici une semaine, et je ne suis pas certain de trouver un distributeur dans ce délai. Au matin, j’en parle à Safar qui accepte de m’échanger des euros contre des somoni, à un taux de change très avantageux pour lui, mais qu’importe, me voilà plus tranquille.
Ses trois filles, qui s’étaient montrées timide la veille, viennent spontanément vers moi dès qu’elles se réveillent. La plus jeune, Zoleikha, ne me quitte plus; elle me prend la main quand je me déplace en m’appelant « tourist » et elle m’aide à porter mes affaires. Elle me prend un peu pour son papy. Mais c’est la plus grande, Zainora, qui va me montrer le chemin du champ de pétroglyphes, qui est fameux et que je tiens à visiter. Après un long cheminement dans des minuscules venelles, elle me laisse en me montrant un chaos de rochers et repart dans l’autre sens, malgré mes demandes de m’attendre pour retrouver le chemin du retour.
Comme il n’y a aucune indication, je sillonne le site de long en large et de haut en bas car il est situé sur une pente très raide. Mais j’ai beau observer des dizaines et des dizaines de rochers de toutes tailles, je n’aperçois pas la moindre trace de gravure. Je sais pour en avoir visité un au Kirghizistan que les gravures ne sont pas toujours très visibles, mais là j’ai beau me pencher, me baisser, me tordre le cou, rien. Après une bonne demi-heure de recherche infructueuses, je découvre enfin deux petits animaux gravés, un mouflon et quelque chose qui ressemble à un chien. Il paraît que les chercheurs ont répertorié plus de 5300 gravures ; j’en ai trouvé deux. Je ferais un piètre archéologue !
Je passe ensuite faire quelques achats dans deux magasins différents pour compléter mon garde-manger. En effet, je suis averti que je ne trouverai aucun point de ravitaillement durant les 100 prochains kilomètres qui, vu leurs difficultés, risquent de m’occuper plusieurs jours. Je fais aussi le plein d’essence, c’est-à-dire les 591 ml. du réservoir du réchaud gentiment prêté par Florian et Isabelle, que je vais devoir utiliser maintenant si je veux manger chaud.
Avec tout ça, il est 10 heures quand je me mets en selle pour attaquer cette journée qui s’annonce rude. Le col de Kargush, qui culmine à 4.344 mètres est à 75 kilomètres d’ici. J’ai vu le profil, ce n’est pas une montée continue, mais une succession de montées et descentes, Mais ce qui m’inquiète le plus c’est l’état de la piste; je sais juste qu’il n’y a pas un mètre de bitume. Je vais tenter en essayant de faire 25 ou 30 km par jour, ce sera bien.
Dès la sortie du village, la piste étroite et caillouteuse monte en lacets. Même pas 500 m et je suis déjà à pied à pousser le vélo. Quand j’essaie de remonter, je chute lourdement. Je sais que les premiers kilomètres sont très pentus et j’espère que sur la distance, la pente moyenne sera raisonnable. Mais après 1h15 d’effort, j’ai à peine couvert 4 km. À ce rythme, ce n’est pas trois jours qu’il me faudra pour franchir ce col mais une semaine. Je me sens prêt à faire 15 ou 20 kilomètres comme ça, mais 75, c’est au-dessus de mes forces. Je dois en convenir, je me suis vu trop beau, le défi est trop fort pour moi.
Il est temps de prendre une décision car d’ici quelques kilomètres je n’aurai plus aucun moyen de communication. Heureusement, j’ai pris le numéro de téléphone de Safar qui m’a mis en garde devant la difficulté et qui m’a proposé de m’emmener. C’est donc son numéro que je compose car je ne me sens pas capable d’effectuer 75 km dans ces conditions.
En attendant qu’il vienne me chercher, je discute avec deux soldats tadjiks qui surveillent la frontière afghane. Ils m’expliquent que cette surveillance n’est pas liée à l’arrivée des Talibans au pouvoir, elle a débuté dès l’indépendance du pays en 1991, bien qu’il n’y ait aucun conflit ouvert entre les deux pays. Tous les hommes effectuent un service militaire de deux ans et le sergent se réjouit d’en avoir terminé dans six mois. Après un premier refus et amadoués par les pommes et les petits gâteaux que je leur offre, les deux soldats acceptent d’être pris en photo à condition qu’on ne voit pas leurs fusils sur l’image.
Safar arrive avec deux de ses filles dans la voiture, on charge les sacoches à l’arrière et Colibri sur le toit. Mais à ma grande surprise il fait demi-tour, m’expliquant qu’il doit aller faire le plein d’essence. Je me dis qu’il aurait pu le faire avant de venir, d’autant que son point de ravitaillement, un vendeur à la sauvette, est situé à 10 km de l’autre côté de Langhar. On refait donc une quinzaine de bornes en arrière pour faire le plein. Puis on repasse chez lui déposer les enfants, manger un petit morceau, charger la caisse à outils, et on repart enfin vers 13 h.
En roulant, je ne peux pas m’empêcher d’imaginer ce qu’auraient été mes difficultés sur ce trajet, et je suis tout simplement effaré de l’état de cette piste. D’abord, elle est souvent étroite, sinueuse, et elle présente tous les défauts et tous les pièges qui peuvent se présenter à un cycliste. À tous ceux que j’ai décrits les jours précédents, s’ajoute le franchissement de gués, dont certains ne peuvent être passés qu’après avoir déplacé des rochers qui barrent le passage. Tout cela dans un environnement extrêmement minéral et totalement dépourvu de toute trace de vie, au point que cela peut devenir angoissant. Pour toutes ces raisons, je me félicite d’avoir fait le choix du taxi pour cette portion. En outre, je profite du paysage et j’aperçois au passage quelques chameaux de bactriane, qui viennent boire sur l’autre rive de la rivière Pamir qui marque toujours la frontière avec l’Afghanistan.
Kargush c’est un point de contrôle, une caserne et une ferme abandonnée, point barre. À 16h, Safar me dépose au point de contrôle, où le jeune soldat commence par me rabrouer parce que je n’ai pas de copie de mon visa; mais quelques instants plus tard c’est lui qui m’indique une maison abandonnée dans laquelle je peux passer la nuit. Il m’ouvre lui-même la porte et me montre les différentes pièces, une entrée, une cuisine et une chambre. Au vu de l’isolement de ce lieu, c’est inespéré. En fait la maison n’est pas tout à fait vide puisqu’un chaton noir y vit. Et évidemment il va beaucoup apprécier ma présence et celle de ma sacoche de victuailles. Rapidement installé, je peux me livrer à la première expérience d’allumage du réchaud à essence. Après un début balbutiant, je parviens à me faire chauffer un café, puis je rédige mon blog tout en sachant que je ne pourrai pas envoyer de nouvelles ce soir comme je l’avais annoncé, faute de réseau.
A 19h, je me glisse dans le duvet et m’endors après la lecture de quelques pages. Pas longtemps après, je suis réveillé par des bruits; on essaye d’ouvrir la porte que j’avais fermée de l’intérieur. Je me lève et la surprise est réciproque : quatre jeunes hommes me font comprendre qu’ils vont dormir ici. Dix minutes plus tard, le reste de l’équipe arrive en camion. En tout, c’est une douzaine d’hommes et enfants qui s’installent dans la maison. Je range le bazar que j’avais étalé partout, me croyant chez moi, et je partage l’estrade de la chambre avec deux gars, les autres s’entassant dans la cuisine.








Jour 19, dimanche 1er septembre
Bulunkul -Le geyser, 38 Km.
Ça sent le soufre
Et hop, terminé le mois d’août. J’imagine qu’en France c’est la frénésie de la rentrée. J’ignore tout de l’actualité nationale et ça ne me manque pas du tout. Il est déjà loin ce 14 août où j’ai atterri à Tashkent ! Il s’est passé tant de choses, je suis passé par tellement d’émotions; et tous ces paysages, ces visages, ces rencontres aussi fortes qu’éphémères en un peu plus de deux semaines, et j’en ai encore quatre devant moi !
Bulunkul est l’archétype du village pauvre ; il ne compte aucune maison digne de ce nom, rien que des masures dans lesquelles on peine à imaginer que des familles vivent. Partout des carcasses de voitures, de caravanes, des yourtes en guenilles, comment peut-on vivre ici ??
Les hommes du village semblent n’avoir qu’un seule occupation, le fauchage des herbes qui poussent dans le marais. Cela doit constituer la réserve hivernale de fourrage pour les maigres troupeaux. Si la plupart utilisent une faucille, certains sont équipés d’une débroussailleuse, et ils travaillent même le dimanche. C’est donc au son peu harmonieux de cet instrument que je prends mon petit déjeuner dans ce décor de rêve.
Guidé par les faucheurs, je parviens à sortir du marais sans trop de peine, mais les mollets bien trempés quand même.
Premier objectif du jour, le lac mauve, Jashilkul, situé un peu au-dessus de Bulunkul. Car oui, il y a quelque chose après le bout du monde. La montée est raide, mais la récompense est plus qu’à la hauteur de l’effort. Le site est sublime, le bleu de l’eau contrastant fortement avec les ocres des montagnes qui l’encadrent. C’est si beau que j’en perds la voix quand une touriste tchèque s’adresse à moi dans un français parfait. J’ai du mal à répondre à ses questions tellement je suis essoufflé et submergé par l’émotion.
Contrairement aux trois 4×4 de touristes qui font demi-tour dès ce point de vue, j’entreprends de poursuivre la route qui surplombe le lac. Je bénéficie ainsi de vues différentes sur ce lieu exceptionnel. Sur le retour, je descends même jusqu’à une petite plage, imaginant un instant y installer mon bivouac. Mais je ne vois pas glander toute la journée à admirer le paysage. Et puis il y a ce vent d’Ouest permanent qui gâche le plaisir. La remontée se fait en poussant le vélo car la pente est très accentuée.
De retour à Bulunkul, je pense avoir repéré la piste qui mène à Alichur en passant par un site que je veux voir. Par sécurité j’interroge deux habitants qui m’envoient dans la direction opposée, m’expliquant que celle que je veux prendre est fermée. Je suis frustré car je n’ai pas envie de rejoindre dès maintenant la M41, qui m’amène effectivement tout droit à Alichur. Après avoir avancé un peu, je sollicite l’avis d’un autre habitant qui m’indique la direction que j’avais choisie. Pour lui, cette piste n’est pas barrée et elle passe bien près d’un geyser, l’attraction qui m’intéresse. Il mime un shampoing sous le dit geyser. Pas sûr que j’aille jusque là.
Et me voilà lancé sur cette piste de mauvaise qualité, qui se faufile entre des montagnes toujours aussi arides et inhospitalières. Le sentiment de solitude est total; sur la vingtaine de kilomètres, je ne croiserai que deux véhicules qui s’arrêteront d’ailleurs pour s’assurer que tout va bien et me confirmer que je suis sur la bonne direction.
A 16h, l’heure que je me suis fixée pour me poser, je n’ai toujours pas vu de geyser. Je suis très attentif car j’imagine qu’aucun panneau ne va le signaler. Vers 17h15, je remarque des traces bien marquées qui partent vers la droite. Je m’arrête pour observer et je vois soudain une masse blanche s’élever en l’air; le geyser est donc bien là. Un sacré coup de chance car je constaterai plus tard qu’il ne jaillit que toutes les dix minutes. Bon, ce n’est pas le champion du monde; son jet ne dépasse que rarement les deux mètres de hauteur, mais c’est curieux à voir, et à sentir car il s’en dégage une forte odeur de soufre.
Vu l’heure avancée, je n’irai pas plus loin et je plante la tente à distance respectable du geyser, des fois qu’il ait des éruptions nocturnes plus puissantes que les diurnes… Comme j’ai déjeuné tard, je n’ai pas faim et je n’ai qu’une hâte, me glisser dans le duvet pour écrire, lire, et dormir. Je prends quand même le temps de faire ma toilette dans l’eau du bassin qui entoure le geyser, qui est agréablement tiède. Et puis, le soufre est bon pour ma peau, qui est bien malmenée depuis deux semaines.








quels magnifiques paysages ! certes ça manque un peu de verdure mais c’est de toute beauté
bon courage Pascal, on est avec toi !
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Jean Charles bina.Charles @yahoo.fr
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Coucou Pascal,
Alors, en ce qui concerne l’actualité sportive, les jeux paralympiques vont bon train pour les athlètes français et il faut souligner une médaille d’or en triathlon pour notre normand Alexis Hanquinquant ! Bon d’accord nous sommes un peu chauvins 😉
Nous partons demain pour l’Irlande. Bien sûr, nous continuerons à suivre ton périple : Bravo pour ton courage, ta ténacité… savoure et prends soin de toi 🤗
Bisous de nous 2
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🥰
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vibrant018…74. : Guy
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Bravo pour le passage a plus de 4000 mètres !
Respire et garde le cap …
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Ah ces « routes » ! Et dire qu’on se plaint des rues de Sablé…
Tu vas arriver dans la région de Murgab, tes notions de kirghiz d’il y a deux ans pourraient te servir.
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Un peu de retard au départ. Mais toujours aussi incroyable te lire et ses belles photos. . Un vrai voyage. Les histoires vraies et humaines magnifiques encore une fois. Merci à toi pour ton partage. Force à toi et Colibri. Profite à 100 %
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On ne s’attend pas vraiment à ça quand on pense à un jeyser 😄 Mais le lac est vraiment beau. Des paysages insolites qui valent le coup de pédaler ! Bisous
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Que d’aventures pendant ces 3 jours… Magnifiques ces lacs et trop mimi ce geyser… Un petit spa rien que pour toi, c’est la grande classe… Quant à tes petits plats mijotés, moi je dis 3 étoiles… Il faut bien cela pour avaler tous ces kms… Bon pédalage, cousin…
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bonjour Pascal,
sommes heureux de savoir que notre petit réchaud t’aide. Avec toutes les pièces de rechanges, tu n’auras aucun pb, tu pourrais faire cuire une chèvre entière.
Nous nous doutions que ce serait la partie la plus dure, nous n’en gardons pas qu’un bon souvenir. Isa avait du souvent descendre de la moto pour que je puisse faire monter la bécane ou passer les bancs de sable, traverser les guets bien violents. Et ce avec une côte cassée dans une chute comme la tienne.
Mais le jeu en vaut la chandelle. Nous t’envions…
bon courage à toi, n’oublie pas ton « cache nez », les nuits sont quand même tres fraîches à 4000.
Les autres cols du plateau sont plus simples d’accès, même le ak baital.
BON COURAGE et profite
Florian et Isa
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J’attendais avec impatience le passage des 4000 mètres , et ça y est tu l’as fait ! Un grand bravo
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Bon alors 3 posts d’un coup, ça fait pas mal de choses à retenir: les petites filles trop mignonnes, le pauvre mouton dont l’espérance de vie va être courte, les paysages magnifiques et pour rebondir sur ton dernier post, je ne pensais pas que tu te préoccupais de l’état de ta peau pendant ton voyage ;-))
Bisous
Anne-Laure
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Donc le bout du monde existe, tu y es! Heureusement Colibri en fidèle compagnon t’accompagne. N’oublie pas de lui parler car les occasions de conversation sont rares ds cet environnement splendide. Des bises toutes mouillées et tjrs admiratives.
G&Y
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coucou, alors pour ce qui est de l’actualité en France, toujours pas de 1er ministre…je crois que Manu attend ton retour 😅😝
bisous
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C’est bien ce que je pensais…
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Admirative et très impressionnée par votre côté aventureux , courageux, et serein , dans des situations hors du commun 😌
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