Jour 10, vendredi 23 août 

Douchanbé, 38 Km.

Le président et moi.

Mon réveil interne est bloqué à 6h, c’est à cette heure là que je quitte le dortoir où mes voisins chinois dorment encore. L’un randonne à pied et en auto-stop, l’autre est là pour les affaires. Il ne me cache pas que son pays contribue au développement du Tadjikistan, notamment de son réseau routier, afin de faciliter le transport des produits « Made in China ».

Douchanbé signifie lundi en Tadjik, ou plus exactement samedi + 2, lundi étant le jour traditionnel du marché. La capitale du pays compte environ 1,5 million d’habitants, soit 15% de la population totale du Tadjikistan. C’est surtout le centre administratif et politique du pays, les immeubles de bureau y poussent comme des champignons, avec un goût marqué pour le clinquant et l’ostentation : les effets de styles du genre faux marbre et les illuminations nocturnes sont la règle. C’est à qui fera le plus kitch !

Le centre-ville s’articule autour de deux avenues perpendiculaires, Ayni et surtout Rudika, leurs Champs Elysées, version végétalisée. 

Je pars assez tôt pour profiter de la relative fraîcheur et surtout pour me donner assez de temps pour accomplir mes missions du jour. D’abord acheter mon billet de train pour mon retour à Tashkent. Le choix du jour est vite fait puisque ce train ne circule que le lundi. Le retour est donc fixé au 30 septembre, avec un train de nuit. Pour le paiement, la carte bancaire est acceptée ; super ! Sauf que le terminal refuse le paiement. Je laisse mon passeport au gentil préposé et je cherche un distributeur. Le premier refuse la transaction, le deuxième aussi, le troisième idem, le quatrième conserve ma carte et l’écran s’éteint complètement. Arrgh ! Heureusement, la personne derrière moi connaît le bouton magique qui fait réapparaître ma carte. Ouf. Du coup je tente ma chance au guichet d’une banque. Négatif, ma carte n’est pas reconnue; on me conseille la Douchanbé City Bank, à l’autre bout de la ville. Tentative infructueuse; on m’envoie vers la Esxata Bank, mais sans pouvoir m’indiquer où elle se trouve. Sur le chemin de mon errance, je passe devant un bel hôtel international doté d’un distributeur à l’entrée. Bingo ! L’argent coule à flot. Du coup, j’en prends deux fois plus que prévu. Retour à la gare pour régler ma dette et récupérer mon passeport laissé en gage. Le préposé, toujours aussi souriant (je le souligne car c’est rare; ici, même les serveurs de restaurant font la gueule) me précise que je dois me présenter à la gare 1h30 avant le départ ! Presque comme à l’aéroport…

Ensuite, je dois prolonger mon abonnement téléphonique qui, pour d’obscures raisons, est limité à dix jours. Après plusieurs essais dans des petites boutiques, je me rends au siège de TCell, l’opérateur. La résolution du problème est aussi rapide que peu coûteuse : deux minutes et 1 somoni, soit dix centimes. Je n’ai rien compris, mais c’est réglé, je suis connecté jusqu’à la fin de mon séjour, c’est l’essentiel.

Troisième mission, la plus importante, trouver un taxi pour demain matin. J’ai en effet décidé de modifier mes plans en effectuant en véhicule une partie de la route vers le Pamir. Jusqu’à Khorog, ce sont plus 500 kilomètres peu intéressants, émaillés de travaux gigantesques qui rendent la circulation très difficile. Cette idée me trottait dans la tête depuis quelques jours et les échanges avec des cyclistes de retour du Pamir m’ont conforté dans ce choix. C’est de toute façon un tronçon que je dois emprunter deux fois, à l’aller et au retour. Autant me donner de la marge maintenant pour explorer plus à fond les zones intéressantes.

A la gare des taxis vers le Pamir, je suis assailli par les chauffeurs qui proposent leurs services. Je choisis celui qui parle anglais, qui me donne un tarif fixe et qui dispose d’un véhicule en bon état. On se tape dans la main et rendez-vous est pris pour demain matin 8h. La journée ne s’annonce pas de tout repos car la durée prévisionnelle du trajet est de treize heures… si tout va bien.

Je profite de ces missions pour me balader à vélo dans Douchanbé. Autant dire que la bagnole y règne en maître et que Colibri et moi ne sommes que tolérés. Mais je ne me laisse pas impressionner, j’adopte le mode de conduite tadjike, occupant l’espace dont j’ai besoin en laissant les automobilistes klaxonner tout leur saoul. Je trouve des havres de paix dans les parcs, des endroits rafraîchis par de nombreux jets d’eau, où je me plais à observer les comportements des habitants.

Sur le retour vers l’hôtel, je tombe sur deux cyclistes voyageurs. « Where are you from ? » « France ». Ah ben moi aussi ! Du coup je les accompagne jusqu’au Green House où ils descendent aussi. Béné et William sont partis de France depuis plusieurs mois et roulent vers l’Est sans destination finale précise, peut-être l’Asie du Sud-Est, peut-être le Japon…

Je fais aussi la connaissance de Gabriel, étudiant à sciences Po Strasbourg, qui effectue un stage d’un an à l’institut français à Khodjent. On échange pas mal sur nos visions du pays, la sienne étant évidemment plus éclairée que la mienne. 

Sur le plan politique, il m’apprend ainsi que le président Emomali Rahmon, loin d’être un démocrate, est apprécié des générations quadra et plus qui lui sont reconnaissantes d’avoir mis fin à la guerre civile dans les années 90. En revanche, les plus jeunes pensent qu’un règne de 32 ans, ça commence à faire beaucoup. Élu en 1992, puis réélu à quatre reprises, il peut se représenter à vie depuis la modification de la constitution en 2016. Et pour assurer ses arrières, il a fait élire son fils maire de Douchanbé, le tremplin idéal vers la présidence…

Et figurez-vous que je l’ai croisé, ce Président. En fin d’après-midi je repars en balade pour voir quelques sites remarquables. Dans une large avenue, je fais un petit crochet pour jeter un coup d’œil à un joli parc. Quand je ressors sur l’avenue, je suis tout seul, il n’y a plus une voiture ! L’explication arrive au carrefour suivant où trois policiers en civil me font des grands signes. L’un m’indique de m’arrêter, l’autre de monter sur le trottoir et le troisième d’accélérer. Bref, je dois dégager de là. Arrivé dans le carrefour, je vois un magnifique portail, visiblement l’arrière du palais présidentiel. Les policiers me poussent quasiment dans un bosquet et me font signe de m’enfoncer dans le parc. Je dois disparaître. En me retournant, je vois passer en trombe une noria de voitures de police, de véhicules blindés et de grosses limousines noires aux vitres teintées. Je n’ai pas vu le président, mais si ça se trouve, lui il m’a vu !

Je prolonge la promenade jusqu’à la tombée de la nuit, qui survient ici vers 19h30. Du coup, le retour à l’auberge est un peu périlleux au milieu d’un trafic bien plus dense que dans la journée. Au final, j’aurai parcouru 40 kilomètres entre mes recherches et mes visites.

De retour au Green House, je fais une lessive en machine et je prépare mes bagages pour demain matin pour être ponctuel au rendez-vous avec le taxi. Je regrette juste de ne pas avoir revu Béné et William avec qui j’aurais aimé échanger plus longuement.

Le Green House Hostel, repaire des bikers.
Des immeubles au look recherché.
L’avenue Rudaki est verdoyante.
Pause fraîcheur près d’une fontaine.
La tour Istikol a été érigée en 2021 pour commémorer le 30ème anniversaire de l’indépendance.
Ce magnifique pont a été terminé la semaine dernière.
L’arche de la victoire, monument emblématique de la ville.

11 réflexions sur “Jour 10, vendredi 23 août 

  1. Les cartes bancaires…. tu aimes bien avoir revenir avec des anecdotes sur le sujet si je ne me trompe pas😃. Heureusement tout est bien qui fini bien

    J adore ta prose et un grand merci pour tes explications sur l histoire de ce pays. Bonne route et prends bien soin de toi!

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  2. Entre parc d’attraction (la capitale), chantiers et rencontres diverses, c’est le dépaysement assuré. Un peu une BD que l’on retrouve tous les jours avec plaisir… sans aller chez Bulle (pour ceux qui connaissent). Merci Pascal et surtout bon courage car ça n’a pas l’air facile avec l’altitude. Joël et Françoise.

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      1. Tu aurais pu écrire : « Devant moi marchait ShamimaIl avait un joli nom, mon guide, Shamimaaaa » 😉. Un beau dimanche ma foi, en espérant que ce lundi matin apporte une solution à ta perte de connexion afin de reprendre la route au plus vite. Isabelle Ferrand

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  3. Merci pour ces beaux témoignages partagés.

    Il me semble déjà bien loin le temps où vous remontiez la voie du tram entre la gare et la Préf avec un cousin de Colibri!

    Belle route vers de nouvelles découvertes et des rencontres inattendues.

    Éliane Levêque

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  4. Une journée de transition superbement racontée ! Tu fais vraiment des rencontres étonnantes comme celle de l’étudiant de sciences po. Bon courage pour les 13 heures de taxi à venir, j’espère que cette fois Colibri voyagera dans le véhicule !

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