Samedi 10 septembre, le lac confisqué

Le tour du lac, 58 Km.

Nuit tranquille sous la tente et sous la surveillance des gardiens du pont. La vue sur la rivière est agréable, dommage que le site soit gâché par les ordures laissées sur place par les gens qui viennent pique-niquer ici. Quand je pense que des gens sont payés pour balayer la poussière sur les routes et qu’on laisse des tas de déchets infester des lieux magnifiques. Ce sont des choix étranges. Malgré tout, je repars avec mon petit sac poubelle que je déposerai à la première occasion, probablement devant un magasin car c’est souvent là qu’on trouve des poubelles.

Le tour du lac fait une soixantaine de kilomètres et le dénivelé est de 1.500 mètres. Sur la première partie, j’ai un peu l’impression d’être revenu quelques semaines en arrière tant la route est défoncée, l’asphalte parfois complètement disparu par endroit. Si bien que j’avance à une allure d’escargot, à peine plus vite dans les descentes que dans les montées.

Mais ce qui est le plus marquant, c’est cette atmosphère un peu bizarre qui règne ici, et cette route qui ne traverse jamais vraiment les villages. Quand, de loin, je vois apparaître un village, je pense le traverser mais, à chaque fois, la route passe au-dessus et les accès au village lui-même sont quasiment invisibles, comme si les habitants voulaient se cacher ou garder pour eux l’espace entre la route et le lac. Il en ressort le sentiment bizarre d’être vraiment un étranger de passage auquel l’accès aux villages et au lac est interdit. Ajouté au peu d’intérêt que les habitants marquent à mon passage, cela laisse la désagréable impression d’être un intrus. Du coup, j’en veux aux gens de cette région. Néanmoins, quand je m’arrête, comme par exemple dans une petite épicerie, je suscite l’intérêt des habitants qui sortent un peu de leur réserve. C’est ainsi que quatre gars viennent à ma rencontre alors que je me suis arrêté pour acheter des tomates. On parle un peu et ils me souhaitent Good luck ! Peut-être est-ce simplement de la timidité ou de la réserve.

C’est amusant car, dans les pages que j’ai lues hier soir, Laurent Gournelle explique qu’il faut savoir aller avec des pensées positives vers les gens pour qui on n’éprouve pas une sympathie spontanée. Je mets en pratique cette recommandation et c’est vrai que je parviens ainsi à faire apparaître des sourires sur des visages plutôt fermés au premier abord.

Cahin-caha j’arrive ainsi à ce qu’on pourrait appeler le fond du lac, l’endroit où l’une des rivières vient l’alimenter, à l’opposé du barrage. Le pont qu’il faut franchir est assez loin en amont, aussi dois-je remonter cette rivière pour l’atteindre, toujours avec des montées et des descentes incessantes. Quand j’arrive au pont, je suis pris d’une forte inquiétude car plusieurs voitures sont stationnées à l’entrée et une barrière ferme le passage, protégeant des ouvriers qui s’activent au milieu du pont. Un garde, armé comme toujours, vient à ma rencontre; je lui demande « can I go » ? et là, le gars reste hébété, les yeux écarquillés, il me regarde comme s’il avait un extraterrestre en face de lui. « Atkuda »? me demande-t-il (orthographe non contractuelle), question à laquelle j’ai pris l’habitude de répondre « Francia ». Francia… répète-t-il, toujours dans le cirage. Et, semblant soudain reprendre ses esprits, il appelle le chef de chantier pour savoir si je peux passer. A mon grand soulagement, la réponse est positive, et je traverse à pied l’ouvrage d’art, dont le remplacement des planches n’est vraiment pas un luxe. Je suis salué par des « Chirac » et des « Macron » (Makrrrrone).

De l’autre côté, plusieurs automobilistes font demi-tour, visiblement surpris par cette fermeture qui ne semble pas annoncée en amont. Ce serait pourtant une bonne idée dans la mesure où cela peut occasionner un détour de plusieurs dizaines de kilomètres en faisant le tour du lac dans l’autre sens. Je suis d’ailleurs sollicité par un conducteur qui cherche visiblement une solution plus simple. Pour lui répondre, je n’ai qu’un mot : touriste.

Curieusement, l’état de la chaussée s’améliore beaucoup après ce passage, ce qui me permet d’augmenter un peu mon allure. Je sais qu’il me reste une vingtaine de kilomètres avant le passage du point le plus haut du tour, à 1.250 mètres. N’étant pas pressé, je continue de scruter sur ma gauche pour détecter la moindre chance de descendre vers le lac. Mais la topographie des lieux est telle que les accès sont rares à cause du dénivelé important; la rive est souvent une falaise. Quant aux endroits qui s’apparentent de loin à des plages, ils sont rendus inaccessibles, tout est verrouillé. Comme hier, la route est longée par une succession de palissades et tous les chemins sont fermés par des portails. C’est incroyable de voir à quel point l’accès à l’eau a été confisqué au profit de quelques privilégiés et d’intérêts commerciaux. On se plaint de la privatisation de nos côtes, mais là, c’est carrément un bouclage. Il doit bien y avoir quelques accès par les villages, mais rien n’est indiqué et je n’ai pas envie de descendre 200 mètres de dénivelé pour me casser le nez. Bref, je renonce à la plage pour aujourd’hui.

Pour illustrer cette confiscation, je m’arrête photographier un portail. Au même moment, un gars à 100 mètres de là m’appelle et me fait des signes. Tiens, enfin une invitation à boire le thé, pensais-je naïvement. Mais le gars en question est en treillis, dans une guérîtes derrière un portail équipé de projecteurs et de caméras ! « No photo » me hurle-t-il. Énervé, je lui indique qu’il peut bien gueuler et qu’il ne va pas me ch… une pendule pour une photo de portail, ce qui donne dans mon anglais : «  you will not sh… me a clock for one picture of a gate ». Je suis vexé, je crois qu’il n’a pas compris. N’empêche qu’ils m’agacent à être sur les dents comme ça. Plus loin, je me ferai encore rabrouer par un soldat parce que je fais une photo du paysage au dessus du barrage. Non mais, ils savent que les satellites existent ??

Avant d’aborder la difficulté finale, je passe devant un supermarket plutôt moderne et propret. Je fais un arrêt pour acheter des fruits que j’ai du mal à trouver. Et là, je tombe sur une vitrine réfrigérée pleine de bières. Je craque ! Ce n’est certainement pas le meilleur carburant pour monter une côte, mais j’en ai trop envie. Je la bois sur un banc à l’ombre devant la boutique. Ah, que c’est bon quand c’est rare ! J’ai quand même noté que c’est plus facile d’en trouver ici que dans la vallée de Ferghana; il y a même des magasins qui affichent clairement « Alkohol Market », ce qui est inconcevable à Osh ou Marguilan. Parallèlement, je note aussi la complète disparition du voile; ici, les femmes portent à peine un petit foulard. Les deux constats sont évidemment liés.

A part quelques raidillons, les 4 kilomètres de montée finale ne sont pas trop pénibles, même si je transpire la bière par tous les pores de ma peau. Et puis je me dis que cette fois c’est vraiment la dernière ascension de mon voyage, alors je la savoure à sa juste valeur. Une fois au sommet, je prends le temps de me reposer en dégustant de délicieuses petites prunelles juste mûres à point. Et je réfléchis à la suite. J’avais envisagé de dormir là si la vue sur le lac était belle; mais on ne voit pas le lac d’ici. Je vais donc faire la descente jusqu’à Charvak et chercher un lieu de villégiature.

Pour une fois, ce sera vite fait ; un panneau indiquant une baignade en rivière attire mon attention. Je demande au gars à l’entrée si je peux me baigner et dormir. Il appelle le patron qui répond deux fois oui et me propose une petite estrade de restaurant au bord de la rivière. Je ne demande rien de plus. Je m’installe rapidement et me jette dans la fraîcheur et la vivacité de la rivière. C’est comme si toute la fatigue et la sueur de la journée partaient dans le courant. Je lave toutes mes affaires du jour et je monte au village acheter un plat dans le premier fast-food venu. Tant pis pour les principes. Le gamin qui me sert est ravi de me serrer la main et de se présenter. Je mange sur mon estrade, sous l’œil très attentif du chien de la maison qui essaye d’ailleurs de me chiper mon pain tout frais. Le temps d’écrire et la nuit est tombée. Pas de tente à monter, ce sera à la belle étoile, avec ma ceinture précieuse au fond du sac de couchage et le vélo attaché. Chat échaudé… Et puis j’accroche la sacoche de nourriture haut dans un arbre car le chien est toujours à l’affût…

…/…

Changement de programme ! Alors que je venais juste de terminer la rédaction du blog et que je m’apprêtais à mettre en ligne, Wahid est venu me chercher. C’est le gars que j’ai pris pour le patron et qui est en fait juste responsable du site d’arrivée de rafting. Il m’invite à dîner. Bof, pourquoi pas, le machin du fast-food est déjà loin et je m’apprêtais à manger un dessert.

A même le sol du parking, un petit réchaud électrique chauffe une marmite dans laquelle bouillonne une djalan, sorte de soupe enrichie de spaghettis coupés et d’œufs durs. Il nous sert deux bols et on s’installe dans le petit bungalow qui lui sert de bureau et de chambre à coucher. Son plat est délicieux et on l’agrémente de gousses d’ail qu’on croque à pleines dents. Il me filme en train de vanter l’hospitalité des Ouzbeks et je fais un selfie. Après la prière rituelle qui met fin au repas, il me propose de dormir dans le bungalow, lui ira dormir ailleurs. Bien que déjà installé dehors, j’accepte pour au moins deux raisons, le chien rôdeur et la possibilité de recharger ma batterie, le bungalow disposant de l’électricité. Cerise sur le gâteau, j’ai accès aux toilettes, avec lavabo et douche ! C’est Wahid hôtel ! Me voilà réconcilié avec les gens du coin

Quel dommage de laisser un tel site dans cet état !
Le soleil est encore bas, les ombres sont longues.
Tiens, des vaches sur la route, cela me rappelle de bons souvenirs.
A chacun son petit branchement sur la canalisation d’eau.
Le lac est toujours aussi beau.
Les efforts de re-végétalisation sont visibles.
Partout, des offres de « datchas », sans doute des chambres d’hôtes.
Vu d’en haut, le pont est élégant…
… mais ses planches sont pourries.
Il est interdit de photographier ce portail !
Bienvenue à la plage.
Le lac confisqué.
Une mante religieuse traverse la route devant moi.
Ces délicieuses prunelles vont faire mon goûter et mon dessert de ce soir.
Je n’ai plus qu’à suivre cette rivière, la Chirciq jusqu’à Tashkent.
Le chien attend sa part.
Dîner avec Wahid dans son bungalow.

6 réflexions sur “Samedi 10 septembre, le lac confisqué

  1. On te suit toujours pas tous les jours mais on fait du rattrapage. À cause de ta soirée vodka, j’en ai dégusté une mais de la polonaise, embargo oblige malgré la flasque de St Petersbourg.
    Fabuleux, on te souhaite une bonne fin de parcours.

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  2. Confisqué mais joli paysage quand même ! Tu n’as pas besoin des conseils de Laurent Gounelle pour faire ce que tu fais très bien ! Tous tes reportages le montrent même si quelques fois, la notion de « bullshit » te vient à l’esprit !!! Courage ! On suit ! @+

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