Vendredi 2 septembre, Gydyrsha-Andidjan, 35 Km.

L’embuscade.

On a rendez-vous à 10h pour les adieux à la famille, mais à 8h, tout le monde est sur le pont. Les amoureux ont mal dormi à cause du bruit et des maux de gorge d’Arnaud; Marta a cause du lit, et moi en raison des nombreux allers-retours au toilettes pour cause d’excès de raisin et de pastèque. En prenant le petit-déjeuner, on mesure la chance qu’on a eue de tomber sur cette famille aisée et accueillante. Se voir offrir un appartement entier pour la nuit n’est quand même pas banal. Même mes trois compagnes et compagnons de voyage, bien plus expérimentés que moi, n’avaient jamais connu cela.

Quand ils arrivent, c’est toujours le même enthousiasme ; toute la famille est là, à l’exception de la grand-mère. Les voisins s’en mêlent aussi et certains sont aux fenêtres pour assister à l’événement. Une fois les vélos sortis du sous-sol et les sacoches raccrochées, chacun complète sa collection de selfies et de photos de groupe, le tout sous l’œil de Moscou, le papa en ligne sur son portable.

Bien qu’il soit encore tôt, le soleil est déjà brûlant et la circulation dense, ce qui nous incite à pédaler vite pour abréger le temps de trajet. En à peine une heure on est donc au centre d’Andidjan, enfin dans le quartier de la gare.

Andidjan est une ville de 350.000 habitants, la plus importante de la vallée de Ferghana ouzbek, capitale régionale de surcroît. Avec ses nombreux sièges d’entreprises et ses grosses administrations, elle dégage une certaine opulence. Elle est réputée vivre des revenus des deux ors, le noir, le pétrole, et le blanc, le coton. Mais elle est aussi connue pour avoir été le lieu d’une tentative de putsch islamiste en 2005.

Notre premier objectif, est de trouver un café qui offre la wifi ; on aboutit au Sultan café dans lequel on va passer près de deux heures en sirotant le même thé. Avec Arnaud, on va retirer de l’argent à un Bankomat. Grands seigneurs, on retire chacun 1,5 million de soums ! Ça fait moins sensationnel si on dit que cela correspond à 150€. En effet, il faut 10.000 soums ouzbeks pour faire un euro. Il va falloir s’habituer à faire des divisions par 10.000 !

Ensuite, c’est mission carte SIM pour moi. Arnaud m’est encore bien utile avec ses connaissances en russe. Les trois premières boutiques sont fermées pour pause déjeuner. A la quatrième, je crois conclure la transaction jusqu’au moment où le gars me demande mon passeport. « Niet passport ouzbek » ? Me demande-t-il. Ben non, mon gars, désolé, je n’ai que celui-là en stock. Alors il me renvoie vers une autre boutique qui accepte les passeports étrangers. La procédure est aussi longue que la fille est mal aimable, mais elle finit par me délivrer ladite carte. Compte-tenu de sa méconnaissance du SBAM (sourire, bonjour, au-revoir, merci, la devise des caissières de grandes surfaces), je ne lui demande pas de procéder à l’introduction de la carte SIM dans le téléphone. Je préfère me débrouiller tout seul plutôt que de prolonger mon tête à tête avec son air revêche.

Vient alors l’heure de la séparation; hélas pas sur le quai comme on l’avait prévu, mais devant l’entrée de la gare, à laquelle seuls les porteurs de billets ont accès. On fait donc un dernier selfie devant la guérîtes des gardiens, qui viennent malicieusement s’incruster sur les photos. Puis ils défilent à tour de rôle pour se faire photographier avec nous par leurs collègues. Trop drôle.

Pas de larmes, mais de l’émotion au moment de se quitter car on a passé de vrais bons moments ensemble. Les voilà partis pour Tashkent, puis Dushanbé en train, pour aller sillonner le Pamir, mon projet initial.

Livré à moi-même, je dois reprendre en main le cours de ma vie. Malgré la chaleur étouffante, je sillonne l’immense ville pour découvrir les quelques monuments qui méritent un détour. Ils sont rares car la ville a été détruite en 1902 par un tremblement de terre. Seuls quelques parcs et des constructions récentes méritent un arrêt.

Parmi les nombreuses rencontres impromptues qu’on fait en voyageant de la sorte, il y en a que vous avez envie de prolonger parce que vous vous sentez immédiatement bien avec les personnes. C’était le cas pour ces trois là, avec qui les échanges, comme la vie, ont été simples, directs et intéressants. Et puis sans eux, pas d’accueil hier soir. On se souhaite le meilleur pour la suite de nos voyages respectifs, qu’on pourra suivre, par blog ou Instagram interposé.

Je profite d’un peu de fraîcheur d’un parc pour insérer ma carte SIM, des fois que…Bien m’en prend car je n’ai pas de connexion internet. J’ai beau la sortir et la remettre, vérifier sa bonne position, rien ne se passe. Me voilà donc à la recherche d’une boutique Uztelecom. Après avoir fait chou blanc dans un grand centre commercial, je trouve mieux qu’une boutique, le siège régional de la société. Après quelques coups de fil, une longue attente et quelques manipulations informatiques, je vois apparaître quatre barres en haut de mon écran. Ouf ! L’abonnement mensuel m’a quand même coûté 100.000 balles !

Mon objectif est ensuite de sortir de la ville en direction de Marguilan, ma prochaine étape. Mais j’ai beau pédaler vers le sud-ouest et m’écarter des grands axes, je ne sors pas des zones d’activité. Ce ne sont que garages, dépôts, stations-service, entrepôts, mais pas un espace vert ni un jardin accueillant. J’arrive ainsi à hauteur de l’aéroport, et là, je découvre un triangle arboré qui pourrait faire mon affaire. Certes il est coincé entre deux routes, la ligne de chemin de fer et l’aéroport, mais je suis fatigué et j’ai envie de me poser. Un restaurant occupe une partie de l’espace et le patron vient à ma rencontre. Puis il appelle son fils qui parle parfaitement anglais. Il accepte que j’installe ma tente sur son terrain et en échange je m’engage à dîner chez lui. Son assiette de viande froide ne me réjouit pas vraiment mais il était temps que j’avale quelque chose de solide aujourd’hui. Mon dîner terminé, le jeune homme insiste gentiment pour que j’assiste à la cuisson de la spécialité de son père, une sorte d’andouillette qu’il prépare lui-même avec des intestins et du foie de veau et de la viande de poulet. Sadriddin, le père, est retraité de l’aéroport, et il a repris ce restaurant à deux pas des pistes, ce qui lui permet de continuer de voir ses anciens collègues. Quant à Sardor, le fils, il veut devenir avocat et retourne après demain à l’université à Tashkent.

Après la démonstration de cuisson au feu de bois, Sardor m’invite à dormir dans une des petites salles privatives du restaurant. J’avoue que cela m’arrange bien car la nuit est tombée et monter la tente dans ces conditions ne me dit rien qui vaille. Mais, alors que j’allais m’installer, je suis littéralement kidnappé par un client qui m’invite à sa table. Avec ses cinq amis il fait ripaille à grand renfort de viande, de raisin, de pastèque, mais aussi et surtout de bière et de vodka. Une fois épuisés les quelques mots d’anglais qu’il connaît et qui me laissaient espérer une conversation intéressante, il bafouille en ouzbek, en russe, et en allemand mais ses propos sont rendus incohérents par la quantité de vodka qu’il a déjà absorbée. Ses amis ne sont guère en meilleure forme, mais ils ne m’accaparent pas comme lui. Évidemment, il me sert de grandes rasades de vodka. Je cède à la première tournée par politesse, puis je sirote la deuxième pour retarder le remplissage de mon verre. Cela a le don de les agacer car le cul-sec est de rigueur. Assez rapidement, je les trouve franchement lourds et la situation me met mal à l’aise. Je préférerais nettement être dans mon lit. Ils me parlent d’Edith Piaf, Mireille Matthieu et Joe Dassin, puis me font comprendre que notre Président devrait sortir l’artillerie plutôt que son téléphone face à Poutine, etc. Je refuse catégoriquement de toucher au troisième verre et je tente une diversion en leur demandant ce qu’ils font dans la vie. Et là, stupeur, je suis à table avec un chirurgien, un psychiatre, un médecin réanimateur, un stomatologue, un pédiatre et un pharmacien !

Après avoir goûté à l’andouillette de Sadriddin, je me sors de cette situation grâce au jeune Sardor. Par son intermédiaire, je remercie mes hôtes pour ce bon moment de convivialité, et leur fais savoir que je dois aller me coucher car j’ai eu une rude journée de pédalage. Le réanimateur tente une dernière manœuvre pour m’emmener chez lui, mais je lui oppose un « niet » catégorique et je m’éclipse dans ma salle à manger privée, transformée en chambre à coucher pour ce soir.

Le quartier a vocation à reloger des agriculteurs.
On a dormi dans cet immeuble.
« Ma chambre ».
J’aimerais savoir dans quelles occasions on utilise ces coupes.
Jusqu’au départ, Marta fera des relations publiques.
Effervescence sur le trottoir.
Il partirait volontiers avec nous.
Tonton et moi.
Les jumelles ont mis la tenue Mickey.
Les agents de sécurité de la gare s’incrustent sur la photo d’adieu.
Des milliers de minibus circulent à Andidjan.
La statue du poète Bobur, qui a redonné vie à la ville, détruite par son arrière-grand-père, Tamerlan.
Les monuments la ville sont pavoises à l’occasion de la fête nationale.
Un coin de verdure.
Monument à la gloire des grands hommes de la ville.
Une curieuse scène de spectacle en plein air.
La cuisson de l’andouillette ouzbèque.

4 réflexions sur “Vendredi 2 septembre, Gydyrsha-Andidjan, 35 Km.

  1. Tes kidnappeurs ont sans doute voulu “ré-animer” leur soirée avec ta compagnie 😅. Blague mise à part, c’est super de te lire; tu as d’ailleurs les salutations de Shakhnoza et sa maman qui sont à présent à Tashkent !
    Ayer !

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    1. Salut, les 2 Pignons (3 avec Marta). De jour en jour, L’hospitalité ouzbèque se confirme. Ce soir encore, c’est plov de Kokand, très spécial paraît-il. J’espère que tout va bien pour vous à Tashkent. Ne manquez pas votre train demain, sinon il faut attendre une semaine le prochain 😄.

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  2. Sympathique bande qu’il n’est pas facile de quitter, chacun partant dans sa direction programmée… la pause était bonne et peut-être n’était-ce qu’un aurevoir ? A suivre… La frontière Ouzbek passée sans encombre, il ne reste plus qu’ éviter les petits verres de vodka… Enorme l’andouille, elle est plus modeste à Vire ! On suit ! Courage !!! @+

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