Les deux aubergines.
6h du mat, le coq chante, les chiens aboient, les portes claquent. Cela m’apprendra à dire que les Kirghizes ne sont pas matinaux ! Et pas discrets, bien sûr. Je pense que ce sont des ouvriers et des chauffeurs qui logent ici à la semaine dans des dortoirs de 6 à 8 lits. Et il y a une bonne dizaine de chambres; ça fait du monde dans la maison. Comme hier soir, deux ou trois de mes voisins passeront la tête à ma porte ; j’ignore ce qu’ils cherchent et à quoi sert ma chambre en temps normal, mais elle semble très fréquentée… J’aurais volontiers dormi un peu plus longtemps car je me suis endormi tard, tout excité par ma sortie nocturne. Mais 6 heures dans un bon lit, c’est assez pour récupérer d’une fatigue qui n’est que physique.
Je démarre tranquillement à 8h pile, et comme le petit-déjeuner n’est pas inclus, je remonte en ville pour tenter de boire un café. Je me faufile dans le bazar qui commence tout juste à s’ébrouer. Un petit restaurant m’accueille, tenu par un jeune couple qui s’active en cuisine pour fabriquer les plats proposés à la vente dans la journée. Pour mon premier café je parviens à éviter le lait mais pas le sucre. En faisant bien attention, le deuxième sera comme je les aime, noir et sans sucre. Tout en les dégustant j’assiste à l’ouverture des petites échoppes de la ruelle, surtout celle d’Ali l’herboriste, juste en face. Au moment de payer, la jeune femme me dit que c’est cadeau; trop gentil !
En essayant de ressortir du dédale de ruelles, je tombe sur «la place au pain », un croisement où toutes les marchandes de pain sont regroupées. Ce sont uniquement des femmes et leurs miches sont magnifiques ! (désolé, je n’ai pas résisté). Ronds, dorés, huilés et décorés avec des graines de sésame, leurs pains sont de véritables œuvres d’art magnifiées par le soleil levant. J’en achète un petit que j’aurai presque du mal à entamer tellement il est beau.
Pour le plaisir, je repasse sur l’esplanade des mausolées et sur le lieu de la fête, où je constate que la scène a été entièrement démontée; il n’y a quasiment plus de traces des festivités de la veille.
Cette fois il est temps de quitter Ozgon (j’adopte cette orthographe, plus proche de leur prononciation et de leur graphie) pour une courte étape qui doit m’amener à Osh, la deuxième ville du pays.
Je suis maintenant dans la vallée de Ferghana, une région à la géographie simple mais à l’histoire compliquée. C’est une région riche car très productive sur le plan agricole, notamment en céréales et en légumes qui alimentent tout le pays. Cette richesse lui a valu d’être très convoitée. Aussi, quand Staline a dessiné les frontières entre les républiques soviétiques en 1924, il a partagé la vallée entre trois RSS, un gros morceau pour l’Ouzbékistan et deux petits bouts pour le Kirghizistan et le Tadjikistan. Cela lui permettait en outre de diviser les habitants de la région qui résistaient à la collectivisation des terres. La situation n’a pas posé de problème durant l’époque soviétique, le Grand Frère se chargeant de régler les échanges à l’intérieur de sa zone d’influence. Ainsi le Kirghizistan fournissait de l’eau à l’Ouzbékistan (pour la culture du coton), qui en échange, envoyait son gaz aux Kirghizes, totalement dépourvus de ressources énergétiques.
Mais quand ces pays ont acquis leur indépendance, en 1991, il a fallu renégocier les contrats d’état à état, avec évidemment des tensions, des désaccords et des conflits, accentués par des désaccords au niveau des frontières qui n’avaient jamais été vraiment validées. Résultat, une frontière hérissée de barbelés et de miradors, des points de passage très limités et des villages coupés en deux.
C’est précisément le cas de Kara-Suu, situé à la frontière entre Kirghizistan et Ouzbékistan et désormais divisée en deux parties séparées par une ligne infranchissable. Fasciné par ces zones frontalières, je décide de faire un crochet pour aller voir ça de plus près. A 25 kilomètres de Osh, je quitte donc la grande route sans regrets car la circulation y est de plus en plus intense. La petite route vers Kara-Suu longe des champs de maïs, de tomates et de pastèques, autant de produits qui se vendent en direct sur le bas côté.
Mais c’est un tout autre produit qui retient mon attention. A un endroit précis, sur quelques centaines de mètres, plusieurs artisans se sont installés pour fabriquer des briques de terre cuite. Je m’arrête auprès de l’un d’eux, un homme qui travaille avec ses deux fils. Ils sont ravis de m’accueillir et le papa, bien que sourd-muet, me fait comprendre qu’il fabrique environ un millier de briques par jour, qui seront séchés dès le lendemain. L’argile est pris sur place, malaxé avec l’eau de la rivière proche, puis moulé dans un moule en bois divisé en quatre. Les gamins sont fiers de me montrer leur savoir-faire et leur habileté ; j’espère seulement qu’ils ne font cela que durant leurs vacances d’été… Séance photos et échange de cadeaux concluent cette sympathique rencontre. Quelques hectomètres plus loin, je vois un mur de briques plutôt en ruine et je m’interroge sur la durée de vie réelle de ce matériau de construction artisanal.
Kara-Suu me surprend par son animation et son tissu commercial important. On est bien loin des villages de montagne dans lesquels je n’étais jamais assuré de trouver la moindre petite épicerie. Pour aller au plus près de la frontière, je bifurque dans une petite rue moins animée et j’arrive effectivement à un poste frontière abandonné mais néanmoins surveillé par quelques policiers. De l’autre côté, on distingue des barbelés. On se croirait sur le mur de Berlin à la belle époque. Je longe alors la limite au plus près et je trouve une petite impasse qui aboutit sur la rivière qui fait office de limite entre les deux territoires. A ma sortie de l’impasse, je suis hélé par deux gars qui sortent d’une Mercedes en stationnement. Je crois qu’ils veulent juste discuter, alors je fais gentiment demi-tour et reviens à leur rencontre. Je constate alors avec amusement qu’ils sont habillés à l’identique, une espèce de survêtement -pyjama de couleur aubergine assez ridicule. Courtois mais pas vraiment chaleureux, ils me font savoir que je circule dans une zone interdite aux étrangers. Le dialogue donne à peu près ça : « Vous êtes dans une zone interdite, vous devez repartir ». «C’est justement ce que je fais, je voulais juste voir la frontière». « Où allez-vous »? « A Osh ». « Vous devez prendre la grande route ». « Je sais, c’est ce que j’allais faire. Vous êtes de la police »? « Non, prenez ce téléphone », et le gars me passe son téléphone, je suis en communication avec un troisième type qui me dit la même chose, je dois reprendre la grande route. Et voilà que les deux aubergines veulent que j’ouvre Google Maps pour me montrer la route. « I know the way, I don’t need your help » que je lui dis, un peu agacé. Mais rien à faire, il me trace le parcours sur mon portable. J’ai bien envie de les envoyer aux pelotes, mais je me contiens. Ils insistent lourdement en m’expliquant bien, l’un en anglais l’autre en kirghize, l’itinéraire que je dois suivre pour rallier Osh et en me montrant bien la direction à prendre pour repartir. Vu qu’on est dans une impasse, le choix est vite fait !
Donc, je reprends la route vers Osh, hélas bien moins calme que celle qui m’a amené jusqu’ici. Il n’y a plus guère de campagne, on est rapidement dans une zone péri-urbaine qui annonce l’arrivée dans la grande ville. Avant d’y rentrer, je m’arrête pour déjeuner dans une zone habitée mais calme. Assis sur les marchés d’un chantier de construction à l’arrêt, je déguste le traditionnel pain-fromage-tomate-banane en regardant les gens passer. Un jeune me salue discrètement, rentre dans une maison, puis en ressort deux minutes plus tard avec une énorme grappe de raisin à la main. Il me la tend en me saluant avec la main sur le cœur et repart. Adorable.
L’entrée dans Osh est un peu sportive, larges avenues, circulation intense et frénésie à quatre roues me font sentir tout petit sur la monture. De plus, un incident peu banal va me faire sursauter, l’explosion d’un pneu de camion juste devant moi. Le chauffeur a effectué une manœuvre un peu osée sur une partie de route très déformée et l’un de ses pneus n’a pas résisté, provoquant une déflagration assez impressionnante. Dans son malheur le gars a eu de la chance puisque l’incident s’est produit juste dans le quartier où sont regroupés tous les dépanneurs. A noter que ceux-ci sont très spécialisés, les uns ne faisant que les vidanges, d’autres que les pneus, certains que l’éclairage, d’autres que le lavage, etc.
Je trouve facilement le Park Hostel, le repaire et le passage obligé de tous les voyageurs à vélo dans cette ville. J’y retrouve en effet Nicolas le Toulousain et l’Américain entrevu à Kazarman.
Une bonne douche, l’installation dans le dortoir, la rédaction du blog, et on va avec Nicolas faire ce qu’on s’était promis de faire si on se revoyait, boire une bière. Pas besoin d’aller bien loin, un beau café nous tend les bras juste à côté de l’hostel. Bien installés en terrasse dans un joli coin de verdure, on se raconte des histoires de cyclo-voyageurs. Ingénieur aéronautique, Nicolas a bossé dans une boîte de consultants en management, notamment pour Airbus. Désireux de changer d’orientation, il s’est mis en congé sabbatique d’un an pour mûrir son projet tout en pédalant en Asie centrale.
Deux bières plus tard, il est temps de préparer un petit fricot dans la cuisine commune, et de partager un moment sympa avec ces voyageurs du monde entier, même si la plupart discutent surtout … avec leur portable.
















Tu as le don d’accéder aux coulisses des fêtes locales, après Moscou, Uzgen! Trop fort Pascal
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T’aurais pas un peu l’air d’un clochard, car je constate qu’on t’offre souvent à boire et à manger ! En regardant les photos, on ne dirait pas. Allez bonne continuation !
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Dis moi Pascal, je vois que tu fais la promo de Sablé ! Tu as du emporter un stock de fanions !… Ce doit être agréable d’échanger entre cyclistes « globe-trotters » une fois arrivés à l’étape… On suit, courage, @+
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En effet, la ville m’a doté de fanions et de stylos qui font le bonheur des petits et des grands. Mais j’arrache bout de mon stock.
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Hello Pascal,
Après avoir bien souffert avec toi, on retrouve avec bonheur ton enthousiasme et ta bonne humeur avec lesquels tu poursuis cette aventure extraordinaire. Quels paysages et quelles rencontres ! Bravo à toi, bonne route pour la suite!
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compte tenu de leur supposée faible longévité, nous pouvons le dire: « pour cent briques t’as plus rien!!! »
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Bonjour Pascal, quel plaisir de lire les aventures pleine d’entrain ces deux derniers jours après le coup de mou. J’ai éclaté de rire toute seule sur le portrait de certaines figures de l’administration locale en costume bleu marine. 😉
Les deux aubergines (Dupont et Dupond) c’était quoi exactement ?
Épatée aussi qu’il y ait autant de frenchies en goguette. Merci de nous faire partager ce voyage en temps réel.
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Les pains sont effectivement superbes et doivent être délicieux
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