Samedi 20 août, Koshoï – Tash Rabat, 61 Km.

La nuit a été très fraîche, peut-être à cause de la proximité du ruisseau. Pourtant, ce matin, il faut bien que je replonge les mains dans l’eau fraîche. En effet je dois de nouveau nettoyer la sacoche cuisine car cette fois c’est de la confiture de framboise qui a coulé. J’en profite pour rationaliser le rangement et gagner ainsi pas mal de place. D’autant que ma première bouteille de gaz est terminé ; cela libère de l’espace. Le gardien du musée passe me faire un coucou et s’assurer que tout va bien.

Vers neuf heures, je suis prêt à repartir et j’enfourche Colibri dont j’ai nettoyé et graissé la chaîne et le dérailleur. La route est impeccable et très peu fréquentée. Je m’attendais à voir beaucoup de camions sur cette route qui mène à la frontière chinoise. Mais je crois que la frontière est fermée le samedi et le dimanche, d’où cette circulation réduite. Je profite de ce calme pour faire quelques images des rares villages que je traverse, ainsi que des travaux des champs. Partout les agriculteurs s’activent pour rentrer un maximum de fourrage en prévision du long et rude hiver Kirghize. Dans les fermes, les stocks s’accumulent jusque sur les toits des granges et des garages.

Un camion s’arrête devant moi et le conducteur me propose de m’emmener. Je refuse gentiment bien que la route monte depuis le départ. C’est une longue ligne droite en faux plat montant. Je vais faire ainsi 43 km sans un virage et sans un seul mètre de plat ou de descente. Ce n’est pas très difficile pour mes jambes désormais bien entraînées mais c’est très pénible pour le moral; cela semble sans fin. Et puis cela fait mal aux fesses ; en effet je ne change jamais de position ce qui provoque des douleurs. Après environ 30 km de ce régime je découvre un improbable hôtel-restaurant sur le bord de la route, au milieu de ce quasi-désert. Il est entièrement construit avec des rondins de bois à la façon scandinave ou polonaise. L’endroit semble désert, mais dès que je rentre, une personne se présente et m’accompagne dans la salle à manger. Je commande sur photo un plat de viande et pommes de terre dont je ne laisse pas une miette. En me raccompagnant , la serveuse observe mon vélo et me demande mon âge; je devrai lui écrire trois fois sur le creux de ma main pour qu’elle me croie.

Et c’est reparti pour la ligne droite interminable. Le vent qui s’est levé pendant mon déjeuner, souffle de côté mais vient parfois pousser quelques petites pointes de face. Aussi est-ce avec soulagement que j’arrive à la bifurcation vers Tash-Rabat. Je quitte donc le bitume et m’engage sur la piste qui s’enfonce sur 15 km dans les montagnes. La piste est plutôt bonne et j’avance bien, motivé à l’idée de découvrir ce site qui me fait rêver depuis que je prépare ce voyage. Vers la moitié du trajet, un frottement sur la roue avant m’inquiète. Je m’arrête pour vérifier et je découvre que cette fois c’est une patte métallique qui tient le porte-bagages qui vient de céder. Plus question de boulons et d’écrou, cette fois c’est une soudure qui est nécessaire. Mais dans l’urgence c’est à nouveau un collier de serrage qui va assurer l’intérim. Du coup je fais la deuxième partie du parcours très doucement pour ne pas risquer de tout casser.

Il est un peu plus de 16 heures quand j’arrive devant le caravansérail. Construit au XVe siècle avec les robustes pierres des montagnes environnantes, ce bâtiment carré, d’environ 20 mètres de côté, est resté en très bon état, même s’il fut utilisé comme étable pendant la période soviétique. On y pénètre par un couloir d’une dizaine de mètres de long, qui aboutit à une vaste salle surmontée d’un curieux dôme, la salle commune où étaient partagés les repas. De chaque côté, 31 pièces servaient de chambres pour les plus petites et de dortoirs pour les plus grandes. Chacune reçoit un peu de lumière provenant d’ouvertures aménagées dans le toit. Ce n’était peut-être pas franchement le grand luxe, mais je suppose que le lieu était très apprécié par les voyageurs qui venaient de franchir le col de Torugart ou s’apprêtaient à le faire.

D’après certaines sources, ce lieu aurait été un temple avant d’être un caravansérail et il daterait du 11e siècle. Cela expliquerait ce curieux dôme, ainsi que l’existence de souterrains et d’oubliettes sous le bâtiment. Comme à Koshoï hier, les explications fournies sur place sont minimalistes. Visiblement, les Kirghizes ont d’autres chats à fouetter que d’étudier leur passé. Il n’empêche que le lieu a un charme fou car il est dans un creux, entouré de hautes montagnes et le bâtiment a de la gueule.

Durant ma visite, je suis abordé par une famille Kirghize qui m’a vu arriver à vélo. La discussion aurait tourné court si l’une des filles de la famille ne parlait parfaitement allemand ; et pour cause, elle vit à Stuttgart. Du coup on a pu discuter assez longuement. Étudiante en allemand, elle est parti là-bas pour un mois, et n’est jamais revenue. De retour à la sortie, près de mon vélo, j’en viens à parler de mon problème de porte-bagages et je lui dis que j’ai besoin d’aller chez un mécanicien pour faire souder une pièce. Et là, miracle, elle m’annonce que son père est mécanicien. Certes le papa n’a pas son poste à souder dans le coffre de la voiture, mais il me bricole avec du fil de fer un truc plus solide que mes colliers de serrage. « C’est la variante Kirghize » me dit-il avec un large sourire. Il me propose de passer chez lui pour faire la soudure, mais en regardant la carte je vois que cela me fait faire 50 km en arrière sur cette fichue route toute droite. Pas question ; je vais tenter de rallier Baetov avec cette réparation de fortune et trouver un mécano là -bas.

La famille bricolo partie, j’installe mon bivouac à proximité des camps de yourtes qui font face de façon peu heureuse au caravansérail. Avant de partir, la jeune fille, surnommée Péri, m’a mis en garde à plusieurs reprises contre le froid. C’est vrai qu’on est à plus de 3000 mètres, mais surtout le lieu est balayé par des rafales de vent d’une grande violence. Cela fait du montage de la tente un exercice périlleux pour éviter de perdre une partie du matériel. Une fois la tente montée, je trouve un petit coin abrité pour allumer le réchaud et me faire une soupe lyophilisée renforcée par un peu de semoule. La chaleur de la soupe me fait du bien. Mais dès que le soleil se cache derrière la montagne je me faufile sous la tente sans prendre le temps de me laver, mis à part le brossage des dents. Oui, je le dis tout de go, ce soir je dors dans ma crasse. Après la rédaction du blog, je replonge dans la lecture du livre de Yasmina Kadra que j’ai récupéré à l’hôtel à Naryn, puis dans les bras de Morphée, au son du torrent tout proche.

Nettoyage et rangement de la sacoche « cuisine ».
Un lion, un héros et une mosquée.
43 kilomètres de ligne droite face au vent, ça use.
L’improbable restaurant en rondins.
Kizil-Tuu, 300 âmes et son entrée majestueuse.
Les camions chargés de foin se succèdent.
La montée vers Tash-Rabat est majestueuse.
Gros coup de fatigue.
La rivière Tash-Rabat.
L’ancien caravansérail, rare vestige de la route de la soie.
Le couloir donne accès à la salle commune, au fond, et aux chambres sur les côtés.
La grande salle, surmontée de son dôme.
L’accès à une chambre.
Bivouac à deux pas du caravansérail, tout un symbole.

2 réflexions sur “Samedi 20 août, Koshoï – Tash Rabat, 61 Km.

  1. Pascal, quel plaisir de te retrouver ! Intéressant le « caravansérail » ! Bon un point de soudure à faire sur Colibri, ce n’est pas trop grave… merci à ce papa mécano pour le bricolage provisoire. Je t’admire, la route peut te donner des souffrances aux fesses ce que je comprends, c’est ce qui m’arrive quand je fais Asnières / Parcé aller-retour en vélo !… On suit, @+

    J’aime

Laissez un commentaire, cela me fera plaisir.