Du rêve … au rêve
Quelle journée ! Commencée de façon rêvée, elle a frôlé le cauchemar avant de se conclure en apothéose.
Donc tout a commencé à 7 heures du matin, presque une grasse matinée, avec un vent tombé, du givre sur l’herbe et sur les sacoches. Avant que le camp de yourtes tout proche ne se réveille, je me lave dans le torrent. C’est glacial mais nécessaire et bienfaisant. Ensuite, je refais le tour du caravansérail que les premiers rayons de soleil caressent tout juste, et que les touristes n’ont pas encore investi. Décidément, ce petit bâtiment me plait bien. Et puis j’ai tellement rêvé de venir le visiter en préparant mon voyage que je savoure d’autant plus cet instant privilégié. C’est en fait une des rares traces tangibles et visibles de la route de la soie.
Tout en commençant à ranger mes affaires, je me prends un bon petit déjeuner. Et comme il reste un peu d’eau chaude, je pousse la coquetterie jusqu’à me raser. En fait, je crois que je fais tout pour retarder le moment de quitter ce lieu enchanteur. Pour dire à quel point, je vais au camp de yourtes voisin pour solliciter la possibilité de faire un tour à cheval. Hélas, les cinq chevaux sellés sont réservés et partent bientôt pour une journée de balade. Mais tandis que je retourne à ma tente dépité, on me hèle pour finalement m’accorder un petit quart d’heure de balade. Comme d’habitude, le cheval refuse d’avancer ou ne fait que revenir à son point de départ, près de ses potes. Je n’ai vraiment pas le mode d’emploi de ces bêtes là ! Je suis sauvé par une gamine qui vient tirer l’animal par la bride et l’écarte un peu de ses congénères, vers lesquels il reviendra inexorablement. Bref, je ne suis pas allé bien loin, mais je suis monté à cheval au Kirghizistan. Florian, gage accompli ! Et cette fois je prends bien soin de me faire photographier pour attester de la réalité de l’événement.
Avant de repartir, je fais ce que j’aurais dû faire depuis un moment, alléger la sacoche avant gauche pour soulager la patte métallique cassée. En effet, cette sacoche dite « technique » contient entre autres la boîte à outils et la batterie tampon, deux des objets les plus lourds de mon chargement. Je les déplace donc dans une autre sacoche et les remplace par des objets plus légers.
Dès le début de la redescente vers la route, je sens bien que la journée ne sera pas une partie de plaisir. Le vent s’est de nouveau levé et il souffle du nord-ouest, pile ma direction. Je mets une heure à rejoindre la route et je m’engage presque en face sur la piste qui mène à Baetov. Cette petite ville est située à 90 Km, avec deux cols à 3300 mètres à franchir, ce que je prévois de faire en deux jours. Un col par jour, c’est bien suffisant. Mais c’était compter sans ce satané vent qui souffle à au moins 60 Km/h avec des rafales au delà. Du coup, la montée à 4% qui ne devait pas poser de problème, devient un calvaire. La végétation style toundra ne m’offre aucun abri et les premiers kilomètres sont en ligne droite absolue. J’avance au mieux à 6km/h.
Très vite, je songe à faire de l’auto-stop tant la mission me semble impossible. Mais on est dimanche et le secteur est totalement désert. Alors je fais de la marche à pied. En poussant le vélo, j’arrive à avancer à 3 ou 4 Km/h. Passé ce moment de découragement et conscient qu’aucun secours ne viendra de l’extérieur, je me mets en mode guerrier et j’avance, bien décidé à vaincre cette adversité. Je connais le profil du col, il est long de 12 kilomètres et ne monte jamais très sèchement. S’il faut trois heures pour le grimper, je mettrai trois heures. Après tout, je n’ai que ça à faire. De temps en temps, quand la pente s’atténue ou le vent faiblit temporairement, je remonte en selle pour quelques hectomètres et j’atteins parfois la folle vitesse de 7 Km/h ! Le risque, c’est la chute car le vent me pousse d’un côté et de l’autre et j’ai bien du mal à contrôler mes trajectoires à cette faible vitesse. J’ai faim, mais je ne veux pas faire de pause avant d’être en haut. C’est long, très long. Au final, il est presque 15 h quand je parviens au sommet du Kulak, à 3.391 mètres. J’aurai mis 4 heures pour faire les 12 kilomètres. Je ne me sens pas hyper fatigué, mais je suis soûlé par ce vent que me siffle en permanence dans les oreilles. Après un casse-croûte au sommet, j’entame la descente avec plaisir, même si le vent continue de freiner ma progression.
Comme dans l’ascension, je vois très peu de monde. Mais à un moment, un véhicule qui descend aussi s’arrête à ma hauteur. Très gentiment, le couple de touristes me demande si ça va et si j’ai besoin de quelque chose. Comme j’ai un bidon vide, je leur demande de l’eau. C’est un couple de Mayence qui voyage avec un véhicule équipé d’une tente pliante sur le toit. Ils peuvent ainsi s’arrêter où ils veulent et ne se privent pas de profiter de la nature.
Et c’est vrai qu’ici elle est magnifique. Le bas du col aboutit dans une large vallée assez verte où paissent de nombreux troupeaux. Dans ce bout du monde apparaît soudain un hameau composé de cinq ou six maisons dispersées. Sont-elles habitées ? Je n’en suis pas certain; toutes semblent plus ou moins en ruines. Face à moi se dresse une côte qui pourrait annoncer l’amorce du deuxième col. Je pense donc avoir atteint mon objectif du jour. Du coup, l’hypothèse de m’arrêter dans ce hameau devient crédible, je pourrais y trouver au moins un pan de mur pour m’abriter du vent. Mais d’un autre côté, je me sens capable d’aller titiller un peu ce deuxième col.
Pour une fois, la sagesse va l’emporter, je bifurque et prends le chemin qui mène au hameau. Une voiture me dépasse et s’y arrête, preuve que l’endroit est habité. Je m’adresse à un petit groupe d’hommes un peu bourrus pour demander un coin de bivouac. Ils se regardent un temps, puis l’un d’eux prend les choses en main et me désigne la maison la plus éloignée, comme s’il voulait me mettre a l’écart. Mais tandis que je m’y rends, il me rattrape à cheval et m’accompagne jusqu’à la bicoque. Une fois arrivés, je pose le vélo contre le mur et il me fait signe « dormir, maison » en me désignant la porte. Je ne me fais pas prier. Si je peux éviter de monter la tente avec cette bise qui persiste, je prends. Et me voilà de nouveau attablé à la place de l’invité d’honneur, face à l’entrée et à côté de Ulan, le maître de céans. Du thé, des pâtes cuites dans la graisse de viande, du pain à tremper dans différents produits laitiers, j’avoue que je ne laisse pas ma part. Sa femme Ainura et leur fille de 16 ans Aida nous accompagnent. J’ignore si c’était l’heure du goûter ou si mon arrivée a déclenché ce repas, toujours est-il que tout le monde mange et boit.
Malgré l’énorme barrière de la langue, on parvient à échanger sur nos familles et nos activités. Ils habitent l’année à Baetov et viennent ici de juin à fin septembre engraisser 800 moutons qu’ils vendront en octobre, à leur retour. La jeune Aida, elle, redescendra avant le 1er septembre, date de la rentrée des classes. Ils sont tous les trois joyeux et prêts à rire à tout moment. C’est le cas quand je m’amuse à compter les points chaque fois que la maîtresse de maison parvient à tuer une mouche avec sa tapette, exercice dans lequel elle excelle.
Passé ce moment convivial, il faut se remettre au travail. Ulan part récupérer les moutons partis pâturer dans la montagne, et les deux femmes traient les dix vaches qui ont chacune un veau. Tous acceptent volontiers d’être photographiés et le soir, on passera un long moment à visionner les photos et les vidéos que j’aurai faites. Encore une bonne rigolade. Le soleil couchant et le paysage environnant donnent un relief particulier à ces scènes pastorales. Quand les moutons arrivent, il faut les faire entrer dans l’enclos, et un par un afin de pouvoir les compter. C’est Ainura qui ce charge de cette mission avec beaucoup de concentration. Vous imaginez compter 800 moutons ! Je m’attends à chaque instant à la voir s’endormir.
Comme par magie, toutes ces corvées sont terminées juste au moment où le soleil disparaît à l’horizon. Ces gens là n’ont pas besoin de montre, tout est réglé sur la course du soleil. Immédiatement, une sensation de froid s’abat sur nous et nous sommes heureux de nous réfugier dans la maisonnette, presque une cabane, très correctement chauffée par le poêle à bouses de vaches. Ainura se charge d’ailleurs de recharger le feu à mains nues, puis de préparer sans transition le repas du soir… Côté menu, pas de surprise, c’est le copier-coller du goûter, pas de légumes, pas de fruits, pas de sucrerie. C’est la première fois que je vois une table sans miel ni confiture. Je me demande comment la petite Aida ressent cette vie de labeur, d’ennui et de privations. Toujours à portée de sa main, son téléphone portable ne lui est ici d’aucune utilité. Mais elle ne semble pas triste.
Dès la fin du repas, c’est l’heure de se coucher. Je sors faire un brin de toilette et je m’installe dans la chambre que la jeune fille a libérée. Elle dormira avec ses parents dans la chambre voisine, tellement voisine qu’il n’y a pas de porte séparatrice entre les deux. Un matelas posé au sol et une grosse couverture vont faire mon bonheur nocturne.


















Un gros coup de mou en effet..ce qui n’est pas dans tes habitudes..
allez, vas te reposer un peu dans un coin un peu plus confortable et pour ton problème ..de transit, bois du café fort le matin !!!
courage, mon p’tit gars, c’est bientôt l’arrivée.
bisous des plonplon
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grandioses paysages!!!
Y aurait-il des moutons sans loups? pas de chiens de berger non plus.
J’admire tes photos avec une pointe d’envie.
bonne route.
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Que te belles découvertes et de magnifiques paysages !! Nous suivons avec admiration ce nouveau voyage. Quel aventurier !! Bonne continuation et nous attendons avec impatience la suite de cette aventure.
Christine et Alain Joliveau.
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C’est majestueux et tes photos magnifiques nous font voyager et rêver. Merci de nous faire partager tout cela. Gros bisous
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Magnifiques les paysages et les gens!
Le rêve se concrétise.
Mais dans les Alpes, il y a aussi de très beaux paysages… 😉😘
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Oui, j’y reviendrai avec toi… en voiture !
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C’est majestueux et tes photos sont exceptionnelles. Ça fait vraiment rêver, merci de nous permettre de découvrir tout ça avec toi. Gros bisous
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