Ce matin le ciel est noir de tous côtés et chacun le scrute dans la direction qu’il doit prendre, les Néerlandais vers le sud-est, d’où je suis arrivé, les Italiens vers Naryn, et moi vers le nord pour entamer le tour du lac. Pas de jaloux, tout le monde va vers le mauvais temps. On se souhaite donc bonne chance avant de se quitter. Situé à 3000 mètres d’altitude, lac Song-Kul est le deuxième du pays par sa superficie ; il a la forme d’une goutte d’eau et mesure en gros 20 kilomètres de long sur 15 de large. Il est entouré de plusieurs chaînes de montagnes qui lui dessinent un écrin somptueux. En hiver il est évidemment gelé et les immenses prairies qui l’entourent sont couvertes de neige. Au printemps, l’herbe y pousse abondamment pour le plus grand plaisir des éleveurs qui y montent leurs troupeaux et s’installent dans des yourtes jusqu’à là mi-septembre environ.
La matinée se passe plutôt bien; je regrette juste le manque de soleil pour éclairer les beaux paysages qui s’offrent à moi. Je suis facilement l’unique piste qui fait le tour du lac et parfois je coupe à travers les vastes espaces d’herbe. Celle-ci est dense et rase, bien entretenue par les milliers de têtes de bétail qui y broutent. Au milieu de nulle part, un monument étonnant célèbre la mémoire d’un certain Holzobolot Uulu Andash, héros d’une bataille contre les Kazakhs en 1847. Le pauvre ne doit pas recevoir beaucoup de visites.
C’est dans ce no man’s land que je croise Claudio, un Italien sur son vélo. Il est chargé comme une mule, avec le sac à dos en plus des sacoches. Il revient de la vallée d’Arabel et il a encore des étincelles dans les yeux quand il en parle. Un peu plus loin, c’est un vététiste kazakh qui a besoin d’une pompe. Je lui prête la mienne et il s’échine pendant dix bonne minutes pour remettre son pneu à la bonne pression. En même temps, il me vante les mérites de son pays qu’il m’invite à visiter. En partant il me salue en m’assurant que je lui ai sauvé la vie. Je suis fier !
Au fil du temps, le ciel devient franchement menaçant et je dois ajouter un coupe-vent au t-shirt manches longues et au blouson que j’ai enfilés ce matin. Les premières gouttes de pluie, accompagnées de forts coups de vent, sont glaciales. Assez rapidement je dois m’arrêter, complètement frigorifié. Je trouve abri derrière un piton rocheux et je sors une bâche sous laquelle je m’abrite avec Colibri. Au bout d’une demi-heure, la pluie ralentit un peu et je décide de bouger. Je roule un petit kilomètre avant d’apercevoir quelques yourtes. Je vais direct à la plus proche pour demander asile et nourriture. Je suis accueilli, ou plutôt recueilli, dans une grande famille : les grands-parents, la maman et cinq petits-enfants. La yourte est chauffée, le thé est rapidement servi et je passe une bonne heure à me réchauffer, me rassasier et jouer avec les gosses. Je deviens vite leur papy bis et ils viennent me taquiner à tour de rôle. Pendant ce temps, mon coupe-vent sèche près du poêle. Un petit bol de kumis me donnera des forces. C’est franchement pas bon, mais je ne refuse pas car cela leur fait plaisir. Et puis, si je n’en bois pas ici, je n’en boirai jamais !
Une heure plus tard, la pluie a cessé et du bleu apparaît dans le ciel. Je décide donc de reprendre la route. La maman ne refuse pas l’argent que je lui propose, je lui laisse donc un billet bien mérité pour ce moment de chaleur dans tous les sens du terme.
En repartant, je m’égare un peu. En fait, je ne sais plus trop par où je suis arrivé. Ayant pris une mauvaise direction, je me retrouve face à un ruisseau à franchir. Ce n’est ni le premier ni le dernier. Après avoir tâtonné un peu, je choisis un endroit pas trop large où le passage semble possible. C’était compter sans la vase qui tapisse le fond du ru. Ma roue avant s’y enfonce jusqu’au moyeu et je me retrouve les deux pieds dans la gadoue. Deuxième fois; mais aujourd’hui, j’ai gardé mes baskets, qui ressortent totalement crottées, tout comme mes socquettes et mes pieds. Quelques hectomètres plus loin, une plage me donne la possibilité de nettoyer grossièrement tout cela. Mais me voilà condamné aux claquettes pour le reste de la journée.
Sur une sorte d’isthme en galets, j’assiste à une drôle de scène : les bergers ont bloqué leur troupeau sur cette étroite bande de terre et effectuent un tri. Une vingtaine de bêtes, dûment sélectionnées, sont mises de côté; pour celles-ci ça sent le méchouis ! Le reste du troupeau repart vers la zone de pâturage dans une configuration typiquement moutonnesque, un devant et tous derrière.
Je suis à la pointe nord-est du lac et à cet endroit, la montagne vient se jeter dans l’eau. De ce fait, la piste monte et descend pour franchir les pointes rocheuses. Et comme ce n’est pas une route, aucune limite n’a été fixée à la pente. Par endroit, c’est du 25% voire plus. Impossible à monter sur le vélo. J’apprendrai le lendemain que seuls les 4×4 s’y risquent, tous les autres véhicules font le tour du lac pour éviter cet endroit. Du coup, je fais toutes les montées à pied et les descentes en selle. Cela fait bien sourire les trois Français qui font une balade à cheval sur la même piste. A propos de Français, je n’ai pas revu Yohan et Alban. Je ne saurai jamais s’ils sont arrivés au lac le soir même. S’ils l’ont fait, ce sont des costauds.
Vers 16h j’ai effectué à peu près la moitié du trajet que je m’étais fixé. Je suis à la recherche d’une solution motorisée pour descendre à Naryn, demain ou après-demain. En effet, je n’envisage pas de franchir les deux cols qui émaillent la piste qui mène vers Naryn. Devant un petit camp de yourtes, j’avise un magnifique minibus, tout à fait capable de transporter un vélo chargé en plus de ses passagers. J’interroge la cheffe de famille qui me confirme que le véhicule part à Naryn demain matin. « A 8 heures » me précise le chauffeur… en allemand ! Mais ce n’est pas lui qui décide, c’est la guide des clients, qui rentrent justement de promenade. Hélas, c’est une famille nombreuse, et le bus est complet. Mais d’autres voitures vont peut-être passer. Je dois choisir entre tenter ma chance ici ou essayer dans le prochain village. La présence d’une guide francophone me fait opter pour la première solution; elle me facilitera peut-être le contact avec d’autres conducteurs.
Un quart d’heure plus tard, un gros orage s’abat sur le lac et je suis bien content d’être à l’abri dans ma yourte. Je m’installe deux matelas l’un sur l’autre, j’y ajoute mon duvet et je me pelotonne bien au chaud. Je somnole jusqu’à l’heure du repas que je partage avec la famille française, de l’Aveyron, qui passe trois semaine ici pour randonner et part ensuite visiter l’Ouzbékistan. C’est fou le nombre de voyageurs qui couplent les deux pays. Il est vrai que l’un est attractif par ses paysages, l’autre par ses visites culturelles. Ils sont complémentaires. A 21h, le soleil est couché, moi aussi. Demain sera un autre jour.














C’est superbe !
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La photo des chevaux dos dos sur le bord du lac est magnifique merci encore
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