Samedi 13 août, Ton – Semiz-Bel, 129 Km

Chafouin le matin, guilleret en soirée, telle pourrait être le proverbe du jour. C’est vrai que je démarre cette journée de mauvaise humeur. Je suis agacé à l’idée de faire plus de 150 km en marche arrière, simplement pour avoir voulu revenir sur les rives de l’Issyk-Kul alors que le Song-Kul s’offrait à moi. Je me trouve assez nul. Et c’est à croire que le moral agit sur les pédales car je n’arrive pas à trouver le rythme. Il me faudra une bonne vingtaine de kilomètres et l’approche du col de Kesken-Bel pour que la machine à pédaler se mette enfin en route. Dès le début de la descente du col j’arrive dans le petit village de Kyzyl-Tuu. Celui-ci est réputé être le centre de fabrication de yourtes traditionnelles au Kirghizistan. Et c’est justement la deuxième visite que je voulais effectuer en revenant dans ce secteur. Je l’avais manqué lors de mon premier passage, mais cette fois je suis bien décidé à le visiter. Un café ouvert sur le bord de la route me donne l’occasion de me restaurer et de me renseigner. Hélas la patronne ne comprend pas ma commande de café. Pourtant cela se dit aussi café; mon accent doit être vraiment déplorable. Du coup je me tourne vers un jeune couple à table près de moi. Par chance le mari parle anglais et il accepte de passer ma commande. J’en profite pour lui demander s’il connaît un fabricant de yourtes qui accepterait de me faire visiter son atelier. Le garçon, qui est de passage, ne savait même pas que le village était spécialisé dans la fabrication des yourtes. Mais il pose la question à la petite dame du café qui saisit immédiatement son téléphone et, dix minutes plus tard, un camion vient me chercher. Je monte à l’avant et Colibri est embarqué à l’arrière. On passe d’abord chercher de l’essence puis la nièce qui parle anglais et on arrive à la maison familiale, plutôt cossue pour le pays.

C’est d’abord Eldiar, le fils de 16 ans, qui m’explique la fabrication des différents éléments. Une yourte traditionnelle n’est composée que de bois et de feutre. Pour la structure en bois, il utilise du bouleau de la région. Coupées aux longueurs voulues, les pièces de bois sont cintrées manuellement après avoir été « bouillies » dans un gros tuyau métallique qu’il remplit d’eau et chauffe à la base. Puis il assemble le « bosou », sorte de barrière tressée qui se plie facilement. C’est la base de la yourte qui lui donne sa forme arrondie… et son nom, puisque les Kirghiz utilisent le mot de bosou pour désigner la yourte. Viennent ensuite les grandes perches, appelées «kedegué » qui vont soutenir le fameux kunduk, l’ouverture sommitale arrondie, devenue le symbole du pays.

Eldiar et Kayirbek, son père, vont ensuite monter une yourte de A à Z, ce qui leur prendra environ une heure. L’ingénieux système d’assemblage est prévu pour permettre aux nomades de se déplacer rapidement pour accompagner leurs troupeaux. La structure, entièrement en appui sur le bosou, sans pilier intérieur, libère un vaste espace de vie. Habillée de feutre de mouton très épais, la yourte est parfaitement isolée, du froid comme du chaud. Quelques pièces de tissu brodé par les femmes viennent apporter une touche colorée et esthétique à l’ensemble. Une telle yourte nécessite un mois de travail et peut peut tenir cinquante à soixante ans. Kayirbek en vend une douzaine par an, souvent à des étrangers, dont des Français, au prix de 2000 dollars pièce.

Je fais ensuite le tour du village avec Kanykei, la jeune nièce qui a traduit la démonstration. Derrière chaque clôture, des pièces de bois sont alignées ou en préparation, signe que chaque maison de la rue abrite un atelier de fabrication, Kyzil-Tuu mérite bien son surnom de village de la yourte. Mais il a aussi une autre particularité, il possède deux mosquées installées côte à côte, l’une pour la prière, l’autre pour l’apprentissage du Coran. En passant devant l’école publique, j’apprends aussi que les vacances scolaires durent trois mois, du 1er juin au 1er septembre.

A notre retour, la table est mise dans le jardin et je partage le repas avec toute la famille.

Je reprends la route tout guilleret car j’aurai finalement effectué deux visites intéressantes qui justifient les kilomètres supplémentaires parcourus. Je peux maintenant me tourner vers le lac Song-Kul, dont je vais essayer de me rapprocher le plus possible en deux jours.

Je retrouve le bonheur de rouler au milieu des chantiers routiers et de la poussière. Mais j’en ai pris mon parti et je trouve cela moins pénible qu’avant-hier. Je repasse devant mon lieu de bivouac avec abri, mais il est tôt et je veux avaler des kilomètres. C’est tellement le bazar sur la route que je manque la bifurcation à gauche que je devais prendre. Quand je m’en aperçois j’ai déjà fait deux kilomètres de trop. Je reviens donc sur mes roues pour me remettre sur le bon chemin. Cette petite route de jonction est aussi en travaux, mais là, le chantier avance vraiment. D’ailleurs j’aurai droit à quelques belles portions d’asphalte tout frais ( bien qu’encore tiède) sur lesquels les ouvriers m’invitent à circuler, contrairement aux voitures qui n’y ont pas encore accès.

Concentré sur mon pilotage et sur la navigation j’ai un peu négligé de vérifier mes réserves d’eau. La région où je suis est totalement dépourvue de torrents où je pourrais m’alimenter. Il y a bien un grand lac artificiel en contrebas, mais il est à moitié à sec et les rives sont inaccessibles. Et ce sacré soleil qui me tape sur la tête… Vers le kilomètre 100, j’arrive au bout de mon stock et, comme je connais la route pour y être déjà passé, je sais que je ne trouverai aucun point de ravitaillement avant vingt bornes. Le soleil commence à baisser, le vent de face se lève, la situation devient critique. Je ne peux pas m’arrêter sans eau et bientôt, je ne pourrai plus continuer. Seule solution : faire appel à la générosité. Près d’une cabane de chantier, trois gars terminent leur semaine de travail. L’un d’eux se lave les mains au cul de son camion pompe-tonne. Je lui fais comprendre que son eau m’intéresse si elle est potable. Il me fait signe que non mais file dans le baraquement et m’apporte une grande bouteille de Coca remplie d’eau. Par précaution j’y glisse une pastille de Micropur car ce qui est potable pour lui ne l’est pas forcément pour moi. En trois semaines j’ai réussi à échapper à la tourista et j’aimerais bien continuer comme ça.

Rassuré, je reprends la route, bien décidé à rallier le prochain village. Ce que je fais avec l’aide du vent qui a subitement tourné. J’arrive donc à Semiz-Bel ( sans doute pour aller danser…), où j’achète un peu de nourriture et me fais conseiller pour trouver un coin de bivouac. Il est plus de 20 h quand je plante la tente; j’ai la flemme de sortir le réchaud pour faire la popote; ce sera pâté et fromage sur du bon pain et voilà. La toilette a l’eau minérale, et au dodo.

Dernier lever de soleil sur le lac chaud.
La route semble me mener vers des sommets enneigés.
Derrière des façades modestes, les cafés offrent souvent des grandes salles très bien aménagées.
Tout jeune conducteur, Eldiar apprend tout de son papa, même à faire le plein.
Tout commence par la pose du bosou et de la porte.
La fixation des kedegués dur le bosou est une étape primordiale pour la solidité de la structure.
Une clôture en paille protège des serpents.
L’ensemble est recouvert de grandes pièces de feutre de mouton, fixées par des lanières de tissu.
Le tunduk sera ouvert le jour et fermé la nuit
Kayirbek est fier de son travail.
Les femmes veillent à l’aspect esthétique.
Repas familial au vert…
Sous le chaud soleil, des futurs abricots secs.
Contrairement aux voitures, j’ai eu le droit de rouler sur un bel asphalte tout neuf. Un privilège appréciable.

9 réflexions sur “Samedi 13 août, Ton – Semiz-Bel, 129 Km

  1. Je viens de lire 4 de tes belles escapades journalières, un condensé de géo, d’histoire, de coutume, de paysage et de prouesse sportive ! Merci encore pour tes récits (National Géographic n’a qu’à bien se tenir !). Bonne route.

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  2. On a loupé le départ mais on a repris toute la route. On te suit maintenant assidûment, passionnément.
    À l’étape suivante…
    Bernard Andrée

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  3. Ça valait le coup de faire marche arrière. Étape record en distance. Finalement t’as gagné sur 2 fronts….
    Continue à nous ravir de tes commentaires et pense que dans les moments plus difficiles, on est là pour te pousser, t’encourager.
    Au plaisir de te lire
    Catherine et Louis

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  4. Bonjour Pascal..merci de nous faire vivre ces moments magnifiques de ton périple…j espère que tu as eu le temps de te former à la construction des yourtes pour nous transmettre ce savoir a ton retour ..bonne continuation .👍😁😁 Et courage….

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  5. Sympa ce reportage yourte, tout un art fait par une famille qui semble bien sympathique. J’aime tes abricots étalés sur le sol; des idées pour les producteurs dans la région de Nyons… On suit toujours ; Courage ! @+

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