Mardi 9 août, Kaolins – Sari-Bulak, 52 Km.

Nuit calme; Colibri était dûment bâché, donc il n’a pas plu… Au réveil, je ne regarde même pas l’heure. Aujourd’hui, c’est les vacances ! J’ai besoin de souffler après cette folle journée. Je rêve de me poser dans un hôtel et de tout remettre d’aplomb, le linge, la nourriture et … le bonhomme ! Peut-être à Naryn ce soir, mais je ne sais pas à quelle distance se trouve cette grande ville car le site de mon bivouac est de nouveau hors de portée des réseaux.

Ce matin, je suis un peu dans le gaz, je n’ai pas les idées claires et le bouclage du campement me prend un temps fou. Et ce n’est que vers 10h que je reprends la piste, tout guilleret à l’idée d’arriver très bientôt dans un lieu avec bar, épicerie, antenne relais et, pourquoi pas, hôtel.

Mon enthousiasme est vite douché par l’état de la piste, qui est cassante et bosselée selon le modèle « tôle ondulée », à peu près ce qu’on fait de pire pour rouler à vélo. Cela ressemble aux dessins que laissent parfois les vaguelettes sur le sable quand la mer se retire. Une bosse, un creux, une bosse un creux, l’alternance est redoutable et produit des secousses insupportables. Les pilotes du Dakar ont une technique sur ce type de pistes : ils roulent à pleine vitesse pour effacer les pleins et les déliers. Mais cela ne fonctionne pas à vélo. Je suis contraint de zigzaguer en permanence pour trouver une trace acceptable, mais la tôle occupe souvent toute la largeur de la piste et il est impossible d’y échapper. Au début, je suis patient, persuadé que c’est très provisoire. Mais le provisoire dure, mettant à rude épreuve mes nerfs et le matériel. Je dois d’ailleurs à nouveau réparer le porte-bagages avant dont une vis a cédé. Mon stock de ce modèle étant épuisé, ce sont deux colliers de serrage qui vont faire office. Pourvu que ça tienne au moins la journée.

Les lumières aperçues hier soir n’étaient que celles de trois fermes éclairées. Heureusement que je n’ai pas insisté dans la nuit. C’eût été une déception de plus. La civilisation continue de me fuir. Le réseau capté hier soir a disparu. D’ailleurs, je mets mon téléphone en mode avion pour éviter qu’il ne gaspille de l’énergie à chercher du réseau.

Compte tenu de l’état de la piste et des précautions que je dois prendre pour le matériel, je n’avance pas. Parti avec un thé et quatre abricots secs dans le ventre, je commence à avoir la dalle. Comme j’ai aussi besoin d’eau, je m’arrête dans une ferme. La dame me remplit mes bidons et m’offre du pain. Mieux, elle m’invite à tremper des bouchées dans la crème très fraîche que sa jeune fille est justement en train d’extraire du lait du jour; un régal. Elle me donne en plus une moitié de pain. Au moins, je ne mourrai ni de soif ni de faim.

Selon mon GPS qui capte par intermittence, ma piste va déboucher sur la route Bishkek -Naryn dans environ 30 kilomètres. Qui dit carrefour dit commerces. Mais je crois toujours à l’existence d’un village avant ce point crucial.

C’est exactement au kilomètre 30 que se produit le miracle : la piste devient route. Et comme un bonheur n’arrive jamais seul, un village se profile. Ça y est, j’y suis, je suis revenu à la civilisation, tout va s’arranger. Je m’arrête pour photographier là passage d’un revêtement à l’autre. Mieux, le bitume est un véritable billard digne de nos autoroutes françaises. C’est si beau que cela me paraît suspect. Effectivement, je vais subir une double désillusion. D’abord le village, Ak-Kiya, qui figure bien sur la carte, est désert et ne compte aucun commerce. Et puis, après 4 kilomètres, le carrosse redevient citrouille et le bitume, tôle ondulée. Le coup est rude; je me croyais sorti d’affaire et me voilà de retour à la case départ. Ni Google Maps ni mon appli vélo ne me donnent d’infos sur une éventuelle agglomération à proximité. Je n’ai qu’une solution, pédaler, tressauter et patienter. Seule consolation, la beauté du paysage. Contrairement à hier où j’ai roulé tête baissée, je profite de l’univers très minéral qui m’entoure. Par endroit, la vallée se resserre et forme des gorges spectaculaires au dessus de la rivière Karakujur.

Je serai encore soumis à ce régime pendant 13 kilomètres, avant que des traces de bitume, puis une vrai route apparaissent. Ce seront alors une dizaine de kilomètres d’alternance entre asphalte et piste pour parvenir enfin à la jonction avec la route Bishkek – Naryn. A cet endroit stratégique, nommé Sary-Bulak, un caravansérail s’est installé, des cafés, des restaurants et… un hôtel !

Je commence par m’attabler pour me restaurer copieusement, tout en commençant la mise à jour de mon blog pour satisfaire votre curiosité. Puis je réserve une chambre pour la nuit. Des toilettes ! Une douche ! Un lit ! De l’électricité ! Presque deux semaines que je n’avais pas goûté à tout cela. Certes, la douche n’a ni flexible ni pomme, c’est donc à genoux sous le robinet que j’efface de mon corps les traces du jour… et des jours précédents. Mais je savoure tout de même cet instant. Ensuite, je m’astreins à une grosse lessive et je tente une réparation de fortune sur deux de mes sacoches qui se décousent. C’est pourtant de la deutsche Qualität, mais j’ai dû un peu trop les bourrer quand même. Un petit grignotage dans la chambre fera office de dîner avant l’extinction des feux.

La star du jour, la tôle ondulée.
Cette jeune fille extrait la crème du lait.
Un poteau indicateur qui n’indique pas grand chose.
Fin de piste, début d’asphalte ; oui, mais…
C’est long, c’est long…
Un paysage minéral.
L’érosion et les traces de passages d’animaux dessinent de drôles de motifs sur le flanc des montagnes.
La rivière Karakujur a l’aspect laiteux caractéristique de la fonte glaciers.
Tentative de rafistolage de sacoches.

3 réflexions sur “Mardi 9 août, Kaolins – Sari-Bulak, 52 Km.

  1. A la lecture d’un article de O-F je n’ai pu résister à la tentation de me connecter à votre site. Merci de m’avoir donné le plaisir d’un voyage immobile … Continuez à faire de belles rencontres.
    Eliane

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  2. Bon repos Pascal. Une vraie nuit comme à la maison, ça va changer des ces quinze derniers jours! Bises, plein de courage et merci pour le partage !

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  3. Bon, voilà un épisode très « tôle ondulée » qui remue beaucoup de choses… espérons que l’hôtel en bout de piste t’aura permis de te refaire un peu… Sympa la séquence « écrémeuse »… il semble qu’il y ait assez souvent un coté très solidaire et amical dans les différentes rencontres que tu fais. Bon, c’est aussi dû à toi ! Merci ! Bonne continuation, on suit avec intérêt ! @+…

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