Lundi 8 août, vallée de Borkhan – Kaolins, 106Km.

Nouveau test pour le matériel, d’étanchéité cette fois. En effet, vers minuit, une énorme averse accompagnée de coups de vent s’est abattue sur la tente. Et cela a duré pendant au moins une heure. J’ai vraiment craint que le matériel ne résiste pas. Me sachant totalement isolé j’ai imaginé tous les scénarios possibles et réfléchi aux meilleures solutions en cas d’envol ou d’inondation de la tente. La dernière yourte croisée sur mon chemin est au moins à 1,5 kilomètre. C’est loin, mais c’est mon seul point de repli en cas de besoin. Bref, je l’avoue, j’ai eu peur. Mais finalement, voyant que pas une goutte d’eau ne pénétrait dans la tente, je me suis rendormi avant la fin de l’averse. Et je crois que ma situation était plus enviable que celle des deux Belges bloqués au milieu d’un torrent dans leur van…

Levé à 5h30, je suis en selle à 7h. La première condition est remplie. La deuxième est d’avoir de la bonne piste; et c’est globalement le cas. Je roule d’abord sur de la terre ou de l’herbe. Les premières marmottes se réveillent aussi et c’est un plaisir de les voir et les entendre.

Après 15 km je vois un bivouac sur le bord de la piste. Si ce ne sont pas des Russes j’aurais peut-être droit à une tasse de thé ? Ce sont deux Suissesses, Anne et Manon, qui font une semaine de randonnée à cheval. Elles sont accompagnées d’un guide et d’une interprète. Mieux qu’un thé, j’ai droit à un café et à un peu de nourriture. Mais surtout, je profite du guide et de l’interprète pour me faire confirmer le meilleur itinéraire pour trouver un village. Pour eux, pas de doutes, à la prochaine bifurcation, à environ 15 kilomètres, je dois filer tout droit vers Naryn, plutôt que remonter vers le lac Issyk-Kul par le col de Tosor, trop difficile. Je repars avec en poche, comme il se doit, une barre d’Ovomaltine directement venue de Suisse. C’est d’la dynamite !

Au fameux embranchement, je délaisse donc la piste qui file sur ma droite et je poursuis tout droit sur une piste qui s’élargit et semble bien entretenue. Une premier pas vers la civilisation. Parfois, quand elle est défoncée, un itinéraire bis permet d’éviter les trous et les ornières. Je l’appelle « itinéraire terre ». Comme ça roule plutôt bien je m’imagine déjà descendre ainsi toute la vallée et déboucher dans le village tant attendu.

Quelques gués vont néanmoins refroidir mes ardeurs. Il faut de nouveaux enfiler les claquettes et prendre de bons bains de pieds glacés. Pire, dans l’un deux, ma roue avant reste bloquée dans la boue et je me retrouve les deux pieds dans la gadoue et les claquettes à vau l’eau. D’une yourte situé juste au-dessus, un gars me fait signe de venir. Je récupère mes claquettes et je monte vers sa yourte. Après m’être lavé les pieds, je déguste deux nouveaux bols de kumis. Le jeune Arslan fait un selfie avec mon appareil puis il vérifie la photo et plonge sans gêne aucune dans mon album photo qu’il consulte assidûment, découvrant ainsi mes images de voyage, mais aussi mes souvenirs familaux. Comme dirait Zoé, ma grande petite fille, ça s’fait pas !

Au kilomètre 50, je vois les premiers poteaux électriques ; deuxième indice de civilisation. Au kilomètre 72, je casse une petite croûte : rillettes et vin rouge. Ah non, hélas; trois gaufrettes, les dernières, et cinq abricots secs.

Puis la piste quitte la vallée de Burkhan pour s’engager vers un petit col qui débouche dans la vallée de Balgart. Et c’est là que mes ennuis commencent. En haut du col, je me prends une grosse bourrasque en pleine figure. Et ce vent de face ne me quittera plus sur les 30 prochains kilomètres. Si bien que la longue ligne droite émaillée de petites bosses se transforme en cauchemar. Je ne dépasse pas les 8 km/h et je dois même pédaler dans les descentes. Le paysage ? Je ne prends pas la peine de le regarder. Du coup, c’est presque avec soulagement que je vois se profiler la montée vers le col qui me permettra de sortir de cette nouvelle vallée. L’ascension est interminable. À chaque virage, derrière chaque bosse, j’espère voir enfin le col qui annoncera la descente. Mais cela n’en finit jamais. Cela me rappelle nos fins de randonnées sur le chemin des douaniers en Bretagne. Je dis toujours à Marthe « on arrive après la prochaine pointe ». Mais après la prochaine pointe il y en a une autre, et puis encore une, c’est interminable. Découragé, j’envisage d’abandonner et de bivouaquer ici. Mais j’ai vraiment la volonté de trouver enfin une antenne relais, c’est ce qui me motive. Alors je continue, tantôt à pied en poussant le vélo, tantôt sur la selle, grignotant avec rage chaque mètre de terrain. Il est plus de 19 h quand je franchis enfin le sommet. Cela fait douze heures que je suis sur le vélo et mon compteur affiche 90 kilomètres.

La descente, assez vertigineuse , me fait oublier la fatigue et le temps passé en selle. Je dois me raisonner pour ne pas prendre trop de risques, pressé que je suis d’arriver enfin dans ce fameux village dont j’ignore le nom. Le coupe-vent ne suffit pas à me protéger du froid; je dois m’arrêter pour enfiler une polaire, la cagoule et les gants. Arrivé à la hauteur d’une carrière de pierre blanche (du kaolin ?), je vois s’afficher sur mon écran un message de mon opérateur téléphonique kirghize. Je m’arrête immédiatement et je constate qu’il y a effectivement un peu de réseau. J’essaye d’envoyer un message mais ça ne passe pas. Je dois donc encore poursuivre mon chemin. Quelques kilomètres plus loin, je vois enfin s’afficher trois barres. J’envoie enfin les messages pour rassurer mes proches. Libéré de ce poids j’envisage d’aller jusqu’au prochain village dont j’aperçois les lumières au loin car la nuit est tombée. Mais j’ai beau pédaler, frontale allumée sur le casque, les lumières semblent s’éloigner à mesure que j’avance. Alors, vaincu, je plante ma tente sur le bord de la piste. L’objectif majeur est atteint. Toilette sommaire, repas lyophilisé, je ne tarde pas à m’allonger pour récupérer de cette journée éprouvante.

Au petit matin, la cagoule est de mise.
Anne et Manon ont choisi le cheval et le Kirghizistan pour oublier un temps le monde de la finance.
La rivière Burkhan gronde à mes pieds.
Parfois les marmottes choisissent de drôles d’endroits pour creuser leur terrier.
Un bol de kumis, et ça repart !
Le kumis est servi à la louche.
Des tapis, une table basse, un poêle à bois et bouse de vache, un placard, toutes les yourtes sont aménagées de la même façon.
Ces chevaux ne semblent pas décidés à me laisser passer.
A gauche, itinéraire terre.
Les camions ont franchi ce pont de bois; ça devrait aller pour moi.
Des moutons et des chèvres à perte de vue.
Surtout, ne pas se laisser griser par la descente; les pièges sont nombreux.

9 réflexions sur “Lundi 8 août, vallée de Borkhan – Kaolins, 106Km.

  1. que d’aventures! heureusement que l’hospitalité n’est pas un vain mot dans les pays que tu traverses. Tu as l’air de faire de belles rencontres!
    Bon chemin!

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  2. Bravo Pascal .Tu me donnes bien des regrets de ne pas avoir osé me lancer dans une telle aventure . On te lit et te suis (malheureusement du fauteuil).

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  3. Je viens de faire 735 km pour te rattraper, j’en ai plein les mollets mais maintenant je vais y aller piano, au jour le jour pour t’accompagner. Super treck ! Bravo pour ta persévérance ! Ça doit faire du bien à la tête un défi comme le tien!
    A bientôt le plaisir de te lire

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  4. Coucou cousin… Tu fais un itinéraire « Fil », on était hier aux « Kaolins » 🤣… Contente de retrouver le blog et notre « pédaleu » en pleine forme… 😘😘😘

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