Samedi 6 août, Barskoon – Col de Barskoon, 40 Km.

Que dire de cette journée, sinon qu’elle restera dans mes annales comme l’une des plus éprouvantes de tous mes voyages. Sur les vingt premiers kilomètres, la piste s’élève tranquillement sur une pente à 4 où 5%, avec juste quelques raidillons à 12%. Le vrai problème, c’est le trafic; non qu’il soit très dense, mais il est essentiellement composé d’énormes poids lourds qui vont ravitailler la mine d’or de Kumtor. A un moment, je suis dépassé par un convoi de douze camions citernes précédés et suivis par des véhicules de sécurité de la mine. Ils redescendront peut-être chargés de lingots ? Et puis il y a les énormes engins de chantier qui vont et viennent pour entretenir la piste en crachant d’énormes volutes de fumée noire.

A part ça, donc, le trajet est plutôt agréable, je vois s’approcher des monts enneigés et cela m’encourage à avancer. Au détour d’un virage, je découvre un improbable restaurant, deux yourtes et une caravane. C’est une famille d’éleveurs qui arrondit ses revenus en proposant du thé et des plats, notamment aux touristes qui viennent admirer les chutes d’eau, quelques centaines de mètres plus loin. J’ai surtout envie d’un thé, mais je me laisse tenter par un plat. Pour moi, ce sera un Kuurdac, simplement composé de pommes de terre et de morceaux très gras de viande de mouton, le tout accompagné d’oignons crus. Tout est cuit sur place, au feu de bois. Je n’en laisse pas une miette, hormis quelques morceaux de viande vraiment trop gras, que je donne au chat de la maison.

Le redémarrage est laborieux, d’autant que se présente devant moi un mur de lacets, genre Alpe d’Huez. Et là, je commence à grimacer. Un lacet, deux lacets, ça va; dix lacets, bonjour les dégâts. Et évidemment, la qualité de la piste se dégrade; le passage des nombreux camions dans les virages l’endommage sérieusement. Tout cela conjugué à des dénivelés qui augmentent, me contraint à mettre pied à terre à de nombreuses reprises pour pousser le vélo. J’alterne ainsi pédalage et marche à pied pendant une bonne heure, sans grande différence de vitesse: 4 hm/h sur le vélo, 3 en poussant. Mais l’enchaînement des deux est épuisant. Le pire est quand les cailloux se dérobent sous la roue arrière et me font pédaler dans le vide. Mais je m’accroche et j’arrive en haut du mur. Je prends le temps de me reposer et d’admirer le paysage. Un long sifflement caractéristique annonce la présence de marmottes. Effectivement j’en vois une qui descend de son rocher pour aller se cacher plus bas. Par la suite, j’en verrai plusieurs, dont une qui traversera la route juste devant moi.

Et je repars pour un montée normale, guère plus facile. Quand je consulte mon altimètre et que s’affiche 2.800 mètres, je prends un coup au moral; je pensais avoir passé les 3.000 mètres. Il me resterait donc 1.000 mètres à monter. Du coup, je m’interroge sur mes chances de succès car je suis épuisé. Mais l’appareil devait être lui aussi hors réseau car, quel hectomètres plus loin, j’ai la bonne surprise de voir un panneau «col de Sari-Moynok, 3442 mètres » ! Voilà un cap franchi et je me dis qu’il ne me reste plus que 400 mètres de dénivelé à grimper. Ça change tout et soudain, tout redevient possible.

Ce premier col est suivi d’une petite descente. Cela devrait me réjouir car ça repose; oui, mais je sais que tout ce qui est descendu doit être remonté. Y’en a déjà assez comme ça !

En bas de cette descente coule une rivière, près de laquelle je fais une pause casse-croûte. J’ai à peine terminé que je suis délogé par un camion citerne qui vient remplir sa tonne pour arroser la piste. Plusieurs camions de ce type sillonnent le chemin, sans doute pour limiter la poussière.

Et c’est reparti pour la grimpette. Il est 14h, cela fait six heures que je suis en route et j’ai à peine bouclé 30 kilomètres. Selon mes calculs, il en reste six.

A mesure que je monte, le paysage est de plus en plus grandiose. Les glaciers aperçus au loin sont maintenant juste au dessus de moi. Mais tandis que je commence à imaginer la fin de mes souffrances, un nouveau mur de lacets se présente devant moi. J’ai l’impression d’être revenu trois heures en arrière. Incrédule face à cette nouvelle difficulté, j’observe les autres véhicules ; pas de doute, la route passe bien par cette nouvelle enfilade de lacets.

Dans le premier d’entre eux, un véhicule est en difficulté, il ne parvient pas à monter. Ça promet ! Quatre gars sont là aussi, à côté de leur voiture, le coffre ouvert. Ils me hèlent et m’invitent à boire un coup. J’accepte la canette de Nitro, une boisson énergétique. En revanche, je décline le verre de vodka. Ils en rigolent, bien conscients que cela ne m’aurait pas rendu service. Est-ce la Nitro ? Toujours est-il que je monte presque tous les lacets assis sur ma selle. Et en haut m’attend la récompense, le col de Barskoon, 3.819 mètres, qui m’accueille avec une petite averse de grésil. Mais je m’en moque, l’objectif est atteint après 38 kilomètres de montée quasi-ininterrompue.

Et j’ai droit à une deuxième récompense, la beauté du paysage qui s’offre à moi, une large vallée presque plate, la vallée d’Arabel, arrosée par une belle rivière et entourée de monts enneigés. Exactement ce que je suis venu chercher ! Je roule encore quelques kilomètres à la recherche d’un coin de bivouac. A ma droite, le lac Jeshil Kul me tend les bras, mais je préfère m’installer sur la gauche de la piste, dans un petit creux de terrain, au bord d’un torrent. Une marmotte manifeste son mécontentement de me voir m’installer sur territoire, mais on devrait pouvoir partager l’espace.

Comme la vallée est orientée est – Ouest, je vais bénéficier du soleil très longtemps. Je peux ainsi m’installer sans trop craindre le froid. Une bonne toilette dans le torrent glacé me redonne l’impression d’être un être humain. Je fais aussi une petite lessive mais sans trop d’illusions sur la capacité de séchage durant la nuit. Puis vient l’heure du dîner. Je me force presque à manger car je n’ai pas très faim. Mais une bonne semoule au fromage remplit quand même agréablement mon estomac. Dès que le soleil se couche je me réfugie sous la tente pour m’abriter d’un froid que je redoute. Pour dormir je mets une polaire et surtout mes petites chaussettes en mohair achetées dans les Pyrénées le mois dernier.

C’est parti pour 38 kilomètres d’ascension.
Premières yourtes de nomades.
Un moment de pause au soleil pour recharger toutes les batteries.
Traversée d’une rivière au nom imprononçable.
Ça monte et ça monte encore.
L’eau de fonte des glaciers est omniprésente.
Partager une canette de Nitro, ça crée des liens.
Parfois la pente est trop rude, il faut pousser le vélo.
Le mur de lacets est franchi.
Intense moment de joie au col de Barskoon.
Il fait froid et le grésil tombe, mais que c’est beau.
Un dîner en demi-extérieur.

8 réflexions sur “Samedi 6 août, Barskoon – Col de Barskoon, 40 Km.

  1. Bonjour Pascal,
    Je suis votre blog grace à votre soeur Chantal, qui m’a hébergée pour ma 1ère nuit de mon voyage à vélo entre Caen et Calais.
    Depuis, je prends beaucoup de plaisir à lire votre aventure.
    Bravo et merci de me faire voyager et vivre ses rencontres par procuration.
    Bonne fin de périple et belles retrouvailles en famille.
    Sophie

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  2. Ouhai moi je trouve que ça n’a pas l’air de monter tant que ça! 🤣 Bon ok c’est pour rire 😉 Félicitations! Et merci pour ces beaux paysages partagés!! Bisous

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